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Entretien avec Gianni Motti

« Je ne travaille pas sur mais avec ».

C’est avec cette phrase que Gianni Motti a souhaité conclure notre entretien dans un café du quartier des Grottes à Genève. Il souhaite ainsi signifier que ce n’est pas le sujet ou le thème qui l’intéresse dans son action artistique, mais la matière avec laquelle il peut construire une proposition.

Son intérêt passe de Roland Garros au pouvoir de Berlusconi, ou même d’une émission de télévision américaine à un tremblement de terre… Gianni Motti ne se porte pas sur la production même d’objets, mais créé les conditions pour développer une situation spécifique qui pourra être médiatisée par la presse, la radio ou la télévision. Le discours et l’échange sont par conséquent des éléments déterminants de la qualité et de l’efficience du projet artistique, qui met en jeu les stratégies médiatiques du monde contemporain. Motti dérègle le processus de création en désordonnant la temporalité qui lui est propre. Des objets ou des évènements existent avant la création de l’oeuvre par l’artiste : l’idée de l’oeuvre suit par conséquent la production matérielle de l’intervention artistique. Le travail de Motti réagit par rapport au comportement des médias et n’existe que par son ouverture aux médias. Ce sont eux qui permettent de créer des oeuvres : ils offrent la matière première et les conditions de réalisation. Mais l’artiste est également attaché aux questions existentielles classiques : la vie / la mort, le commencement / la fin. Deux oeuvres cristallisent ces questions : le parcours pédestre dans le tunnel à particules du CERN à Genève, qui renvoit à la création de l’univers, et l’horloge Big Clock, écran solaire qui mesure le temps qui va s’écouler jusqu’à l’extinction du soleil. Au travers d’un échange guidé par la dialectique ordre/désordre, nous présentons les grandes lignes du travail artistique de Gianni Motti.

[GP]

Propos reccueillis en novembre 2007

 

Gwilherm Perthuis : Dans un premier temps pourriez vous présenter globalement votre travail ? La manière dont vous agissez pour créer des pièces.

Gianni Motti : C’est difficile d’en parler globalement. Je ne travail pas sur quelque chose, mais avec, il faudrait sans doute parler d’esprit. Je me laisse emporter par les événements, je ne m’impose pas de censure, tout m’intéresse. Cela vient peut être du fait que je n’ai pas un atelier physique mais mental.

Gwilherm Perthuis : Et quel est le déclencheur qui va vous donner envie de créer une pièce ?

GM : Il y plusieurs déclencheurs. Un rien peut provoquer une idée, cela dépend de où je me trouve et des circonstances. Par exemple quand je suis chez moi, sur mon hamac, j’écoute la radio ou je regarde la télévision, puis quand j’en ai marre j’ouvre les deux fenêtres pour faire un courant d’air. Il paraît que les idées circulent…

Gwilherm Perthuis : Les médias sont très importants dans votre travail. Ils constituent une véritable composante dans la réalisation d’une oeuvre. Comment est ce que vous les gérez ?

Les médias sont très importants pour tout le monde, je crois. Même sans le vouloir ils façonnent un peu notre manière d’être. Dans mon cas, je les utilise un peu comme des assistants, ils font circuler mon travail. Parfois ils déforment tellement l’oeuvre que je suis obligé de la réaliser pour de bon. Le système médiatique est aussi un déclencheur d’idée…

Gwilherm Perthuis : Parfois les oeuvres préexistent matériellement avant même que vous ayez l’idée de la créer. Pourriez vous expliquer à partir d’un cas précis ce phénomène d’inversion entre idée et production de l’oeuvre ?

GM : Par exemple pour le tremblement de terre de Californie en 1992, j’ai dû attendre que l’événement ait lieu, qu’il “préexiste matériellement“, pour le revendiquer. On ne revendique pas quelque chose qui n’existe pas. C’est ça l’avantage de la revendication.

Gwilherm Perthuis : Par quels moyens revendiquez vous des évènements de ce type ? Quel sont vos outils ?

GM : Pour le tremblement de terre, J’ai été à l’agence de presse Keystone à Genève avec ma revendication. Les journalistes étaient très surpris et m’ont pris pour un fou. J’ai fini par rencontrer le directeur et le convaincre par mes arguments, et il publia la dépêche. Dans ce cas précis, j’ai laissé le soin aux médias d’attester la véracité de la revendication. Ils se sont même improvisés critiques d’art en légendant la photo avec un texte très « artistique ». En somme tout s’est déroulé instantanément : de la production à la réalisation et à la diffusion.

Gwilherm Perthuis : Ce sont même eux qui vous appellent maintenant.

GM : Après en avoir revendiqué deux, le troisième c’est l’agence qui m’a appelé en me disant : « Il y a eu un tremblement de terre, est ce que ça vous intéresse ? »… J’ai accepté, mais après j’ai arrêté, ils exagèrent !

Gwilherm Perthuis : Est-ce que le fait de s’appuyer sur les médias ou de les laisser diffuser de l’information qui s’avère inexacte, est une manière de créer du désordre dans le monde médiatique dans lequel nous vivons ?

GM : Quelle information inexacte ? J’ai vraiment revendiqué le tremblement de terre. C’est indéniable. En ce qui concerne le désordre dans le monde médiatique il faut se pencher plutôt sur Sarkozy. Il a bien compris le mécanisme, il est très efficace pour surfer sur les évènements et produire une confusion totale afin d’atteindre son but.

Gwilherm Perthuis : Par vos actions vous rétablissez un petit peu l’ordre médiatique ?

GM : Non je n’ai pas cette prétention, ni le pouvoir, juste participer de temps en temps à cette saga comme acteur et non seulement comme spectateur.

Gwilherm Perthuis : Vous avez évoqué Sarkozy, est ce que vous pourriez parler en quelques mots du savon de Berlusconi ? Pièce très liée à un homme politique qui « maîtrise » les médias désordonnant ?

GM : Pendant deux mois, Berlusconi avait disparu, alors que l’Italie était secouée par des événements politiques importants. En fait il était dans une clinique pour ce faire un lifting, des implants capillaires et une liposucions. J’ai pu me procurer un peu de graisse issue de la liposucions de Berlusconi et j’ai fabriqué un savon que j’ai appelé Mani pulite (mains propres). Mani pulite est le nom donné à une gigantesque opération anticorruption dans les années 1990 dont Berlusconi était l’un des principaux accusés. La savonnette a été présentée à la Art Basel en 2005 et a fait couler beaucoup d’encre. Des dizaines de photographes de presse photographiaient le savon comme une starlette au festival de Cannes. Suite a ce tapage médiatique, les avocats de Berlusconi menaçaient de m’attaquer en justice. J’ai alors proposé de faire extraire un échantillon du savon pour faire un test ADN et le confronter avec celui de Berlusconi. A partir de ce moment là ils ont cessé toute poursuite. Le savon a fini dans le Guinness World Records 2007 comme le savon le plus cher et Michael Crichton, dans son dernier bestseller Next , lui consacre une page.

Gwilherm Perthuis : Lorsque vous concevez une exposition, quels sont les éléments qui vous intéressent le plus ? Pourquoi souhaiter exposer votre travail dans des conditions classiques de musée ou de galerie ?

GM : En 2004, le Migrosmuseum de Zürich, m’avait invité pour une rétrospective... Au lieu de présenter un ensemble de mes oeuvres passées, j’ai décidé de ne « montrer » que son récit : un couloir de 600 mètres de panneaux de contreplaqué brut, nus, vides d’image ou d’objet, parcourait les vastes espaces du musée pour se terminer dans l’arrière cour de service. Des guides-conférenciers préalablement briefés accompagnaient et racontaient aux visiteurs ce que j’avais fait auparavant, laissant chacun se faire leur propre projection mentale.

Gwilherm Perthuis : Lié au concept de musée vous avez d’ailleurs pensé à un projet qui incluait un homme de musée : Christian Bernard (directeur du MAMCO de Genève). Pouvez vous parler de ce projet avorté pour lequel nous ne possédons que les dessins préparatoires ?

GM : En 1996 Christian Bernard m’avait invité pour une exposition au MAMCO, j’avais eu l’idée de le séquestrer dans le but de demander une rançon. J’avais préparé tout le protocole mais je n’ai pas pu le réaliser pour diverses raisons. J’ai gardé ce projet dans mes tiroirs pour éventuellement le réaliser plus tard, mais après le 11 septembre, c’était trop dangereux et j’ai complètement abandonné. Récemment, j’ai sorti les dessins-esquisses préparatoires de l’opération.

Gwilherm Perthuis : Comment concevez vous votre rôle social dans le monde actuel ? Quelle action pouvez vous avoir sur le monde ?

GM : Parfois je zoom sur quelque chose pour l’amplifier pour qu’on puisse mieux le voir… Je ne conçois pas de me voir dans un rôle social en particulier, je travaille c’est tout. Je suis curieux et imprégné de ce qui se passe dans le monde, des fois même sans le vouloir, par conséquent il va de soit que ce que je fais retourne au « monde ». Après, c’est à chacun de prendre ce qu’il veut.

Gwilherm Perthuis : Quelle est la chose qui vous préoccupe le plus actuellement ?

GM : Souvent quand je dis que je suis artiste, les gens font une grimace, se méfient, alors je me dis, c’est bon signe. D’autres me disent que c’est génial, qu’ils adorent mon travail…et là je m’inquiète.

Gwilherm Perthuis : Est-ce que le comportement de Sarkozy peut vous donner des idées pour créer une pièce par exemple ? Est-ce une bonne matière première pour en tirer un projet efficace ?

GM : C’est difficile pour moi de m’inspirer de Sarkozy, et ses Mireille Mathieu, Johnny Hallyday, Enrico Macias, Carlos, Rika Zaraï, Bigard, Bruni, ses Rolex …

 

A propos des dessins :

Invité pour une exposition au MAMCO, l’artiste avait envisagé de séquestrer le directeur, M. Christian Bernard, dans le but de demander une rançon de 300'000 CHF au musée pour sa libération. N’ayant pu réaliser le projet en raison de la mauvaise santé du directeur, le projet a été suspendu puis complètement abandonné après les évènements du 11 septembre 2001.

 

Pour en savoir plus sur Gianni Motti

 
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