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"Perspectives helvétiques" | La Voie lactée | Philippe Morier-Genoud Version imprimable Adresse mail
 
Alors que la grève européenne du lait entre dans son onzième jour, les agriculteurs de La Fédération en plein quartier européen de Bruxelles, les vannes de trois citernes et déversé plusieurs milliers de litres de lait dans un petit étang bâché entouré de bottes de paille, pour protester contre les prix trop bas du lait. européenne des producteurs de lait (EMB -100.000 producteurs) ont ouvert ce lundi 14 septembre

Les éleveurs en France multiplient également les rassemblements devant les laiteries, plusieurs d’entre eux équipés de tracteurs bloquent préfectures et sous-préfectures, celles de Saint-Étienne, de Roanne, de Montbrison dans la Loire et déversent en divers endroits des milliers de litres de lait. Tandis que d’autres actions sont signalées dans le Rhône, l'Isère, le Lot-et-Garonne, la Dordogne ; même à Saint-Omer dans le Pas-de-Calais où 200.000 litres de lait ont été déversés ( Qu’en pense son clocher, cette prestigieuse éminence, témoin de premiers parachutes alliés tombant une nuit de juin 44 au milieu des vaches ?).

Le mouvement se poursuit en Suisse, dit-on, où dans le canton de Fribourg, à Estavayer-le-Lac, les producteurs de lait ont, en signe de solidarité européenne, immobilisé une centaine de tracteurs devant l'une des principales centrales laitières du pays.

Le septembre  de « lait » sur la robe blanche d’Europe a succédé au septembre noir mois souvent choisi au du calendrier des luttes du mal et le mal alors se répand dans un silence de (télé) spectateur privé jusqu’au ressort de clamer son indignation. Même l’oubli de l’évocation des ventres vides des guerres passées et présentes et futures  rivalise avec l’indifférence abjecte tendue de haut de loin aux bouches d’enfants qui n’ont plus la force de  présenter leurs lèvres au jus « de la mamelle  riche en douceur de bon lait » pour parler le langage du saint  François de Sales.(1)

 

Et la Suisse, aujourd’hui, s’y mettrait, 

Si élégiaque, elle, sous la plume de Hugo !

 « La Suisse trait sa vache et vit paisiblement

             Sa blanche liberté s’adosse au firmament »

Elle, ce sanctuaire ouvert aux près verts,

cette nation réconciliante et réconciliatrice

« Suisse ! À l’heure ou l’Europe enfin marchera seule

Tu verras accourir vers toi, sévère aïeule,

La jeune Humanité sous son chapeau de fleurs »

Un modèle d’indépendance et de liberté :

« La Suisse est toujours là, libre ! Prend-on au piège

Le précipice, l’ombre et la bise et la neige ? »(2)

 

Ce pays foulerait aux pieds ce qui le nourrit répandant sur le sol la substance même de son économie principale : le Lait ? La matière première de son industrie laitière et de ses dérivés chocolatés ?

Dieu merci elle n’a pas encore déversé, son lait, à flots sur la chaussée, la Suisse !

On invoquera en regard de cela, pour les uns : la prudence et la retenue  -  qualités naturelles alliées naturelles du sens de l’ordre et de la propreté -  pour les autres : le calcul, l’allégeance complice aux forces du marché planétaire qui s’honore d’apporter aux cinq continents un prestigieux étendard :  « souvenez-vous ! »… « oui, Nestlé ! » : le bel oiseau sur la branche  donnant la becquée à ses petits blottis bien au chaud dans leur nid, icône presque sainte, sceau frappé sur le métal de chaque boite qui prodigue ainsi son contenu de poudre dans sa ronde autour du monde !

Il faut parfois - moins qu’aujourd’hui, en Europe - une dérégulation du marché ou un engorgement de production mais un malheur, une catastrophe, une situation aux accents de tragédie  pour que se rompe le respect  ancestral et sacré porté au lait. 

Nous en produirons un exemple en l’empruntant à l’un des livres les plus connus de C.F Ramuz : La Grande Peur dans la montagne. (3)

Une maladie bovine mortelle apparaît soudain sur l’alpage de Sasseneire qui condamne petit à petit  l’estive à la désorganisation et à la destruction, et le groupe humain qui en à la charge, à la mort pour les uns, à la déchéance sociale et l’installation durable d’une discorde villageoise pour les autres.

La fiction ramuzienne, sèche, aiguë,  au style d’une exceptionnelle maîtrise ( qui sait ce qu’elle doit à Shakespeare ) nous mène au sommet de pâturages valaisans  au milieu d’un troupeau  frappé par  la fièvre aphteuse et nous instaure  témoins impuissants devant un mal qui foudroie inexorablement des bêtes hagardes et qui frappe enfin de désarroi  et d’hébétude un groupe de vachers et de bergers désemparés.

Pour soulager la souffrance des animaux qui ne supportent guère de garder leur lait ( la traite est une opération qui demande un soin bi-quotidien ) après qu’une mise en quarantaine  a été déclarée, on se résout, à contre cœur, à tirer le lait des vaches malades. Ce dernier, impropre à la consommation suivra sur le sol, où il se répand et se perd, un cours inhabituel.

Et c’est une honte qui s’empare alors de l’opérateur  malheureux contraint à cette manœuvre, à ce sacrilège. Ramuz a semblé donner à ce geste comme une valeur  cosmique ; la  description  d’une vaste  flaque de lait qui stagne au sol  se donne comme la  figure inversée de la voie lactée rabattue sur la terre par la faute des hommes, la cruauté du destin et « la volonté de la montagne » en même temps qu’il suggère l’image d’une grande confusion ou la perte du sens de ce que sont le  « Ciel et la Terre » ces grands fondamentaux  païens : tenants de l’ancienne culture agraire et pastorale de notre vieille Europe.

[…Barthélémy a senti la sueur lui couler sur le front et le long du cou, dès qu’il s’est mis à faire aller ses mains, s’étant accroupi sous l’une des bêtes.
Elles ne bougeaient plus maintenant, elles s’étaient tues, elles restaient silencieuses mais elles continuaient à se tenir étroitement serrées autour de Barthélémy : alors, est-ce que c’était la chaleur seulement ? mais une goutte lui coula le long du nez, et une nouvelle goutte lui coulait le long du nez tombant entre ses genoux, tandis qu’il disait : » Allons, viens, la vieille, c’est ton tour »

Il a remis le haut de sa tête dans cet autre flanc humide, et : « À toi » ; il a dit : À toi, la Rousse… » et la sueur continuait de lui couler dans les oreilles et dans les yeux. Sitôt qu’une bête était traite, elle s’écartait.  L’une après l’autre, elles se sont écartées, allant se coucher quelque part dans le pâturage pour la nuit ; il n’y en avait plus maintenant que deux ou trois qui étaient encore là - alors on a pu connaître l’étendue de notre malheur, le terrain s’étant trouvé dégagé ; on a commencé à connaître notre malheur et notre honte, pendant que Barthélémy se relevait, passant de nouveau le bras sur son front, secouant devant lui sa main aux doigts ouverts. Et est-ce la chaleur seulement,  ou si c’est la honte ? -  continuant à considérer dans l’ombre par terre cette large place claire, grande comme une chambre : tout ce lait répandu, ce lait qui ne va plus servir, et inutilement tiré.

Une étoile était venue, deux étoiles, trois étoiles. Le blanc du lait se voyait mieux à mesure que les étoiles se montraient.] (3)           

Nous avons cru bon de rapporter ici les dernières lignes sur lesquelles se referme le chapitre de l’œuvre de Ramuz, admirable, et nous les reproduisons  d’autant plus volontiers qu’une telle évocation de lait perdu, semé, répandu dans le champs d’un alpage littéraire, « sacrificiellement », a toutes les chances de passer inaperçue aux yeux, aux mains et aux oreilles de  nos producteurs de lait européens … de nous-mêmes contemporains, fussions-nous « agronomes » ou « média-dépendants » ?

 

Philippe Morier-Genoud

Lyon, Septembre 2009

 

(1) Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, éd. Monastère de la Visitation, Paris, 1976.

(2) V.Hugo, La Légende des siècles, Dix-septième siècle/Les Mercenaires v.467-68.

(3) C.F.Ramuz, La Grande Peur dans la montagne. Chap. XII ; p. 500, Éditions Gallimard, « Bibliothèque de  la Pléiade », 2005.

 
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