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Alors que la grève européenne du lait entre dans son onzième jour, les agriculteurs de La Fédération en plein quartier européen de Bruxelles, les vannes de trois citernes et déversé plusieurs milliers de litres de lait dans un petit étang bâché entouré de bottes de paille, pour protester contre les prix trop bas du lait. européenne des producteurs de lait (EMB -100.000 producteurs) ont ouvert ce lundi 14 septembre
Les éleveurs en France multiplient également les rassemblements devant les laiteries, plusieurs d’entre eux équipés de tracteurs bloquent préfectures et sous-préfectures, celles de Saint-Étienne, de Roanne, de Montbrison dans la Loire et déversent en divers endroits des milliers de litres de lait. Tandis que d’autres actions sont signalées dans le Rhône, l'Isère, le Lot-et-Garonne, la Dordogne ; même à Saint-Omer dans le Pas-de-Calais où 200.000 litres de lait ont été déversés ( Qu’en pense son clocher, cette prestigieuse éminence, témoin de premiers parachutes alliés tombant une nuit de juin 44 au milieu des vaches ?).
Le mouvement se poursuit en Suisse, dit-on, où
dans le canton de Fribourg, à Estavayer-le-Lac, les producteurs de lait ont, en
signe de solidarité européenne, immobilisé une centaine de tracteurs devant
l'une des principales centrales laitières du pays.
Le septembre
de « lait » sur la robe blanche d’Europe a succédé au
septembre noir mois souvent choisi au du calendrier des luttes du mal et le mal
alors se répand dans un silence de (télé) spectateur privé jusqu’au ressort de
clamer son indignation. Même l’oubli de l’évocation des ventres vides des
guerres passées et présentes et futures
rivalise avec l’indifférence abjecte tendue de haut de loin aux bouches
d’enfants qui n’ont plus la force de
présenter leurs lèvres au jus « de la mamelle riche en
douceur de bon lait » pour parler le langage du saint François de Sales.(1)
Et la
Suisse, aujourd’hui, s’y mettrait,
Si élégiaque, elle, sous la plume de Hugo !
« La Suisse trait sa
vache et vit paisiblement
Sa blanche liberté s’adosse au
firmament »
Elle, ce sanctuaire ouvert aux près verts,
cette nation réconciliante et
réconciliatrice
« Suisse ! À l’heure ou l’Europe enfin
marchera seule
Tu verras accourir vers toi, sévère aïeule,
La jeune Humanité sous son chapeau de
fleurs »
Un modèle d’indépendance et de liberté :
« La Suisse est toujours là, libre ! Prend-on au
piège
Le précipice, l’ombre et la bise et la
neige ? »(2)
Ce pays foulerait aux pieds ce qui le
nourrit répandant sur le sol la substance même de son économie
principale : le Lait ? La matière première de son industrie laitière
et de ses dérivés chocolatés ?
Dieu merci elle n’a pas encore déversé, son lait,
à flots sur la chaussée, la
Suisse !
On invoquera en regard de cela, pour les
uns : la prudence et la retenue
- qualités naturelles alliées
naturelles du sens de l’ordre et de la propreté - pour les autres : le calcul,
l’allégeance complice aux forces du marché planétaire qui s’honore d’apporter
aux cinq continents un prestigieux étendard : « souvenez-vous ! »…
« oui, Nestlé ! » : le bel oiseau sur la
branche donnant la becquée à ses petits
blottis bien au chaud dans leur nid, icône presque sainte, sceau frappé sur le
métal de chaque boite qui prodigue ainsi son contenu de poudre dans sa ronde
autour du monde !
Il faut parfois - moins
qu’aujourd’hui, en Europe - une dérégulation du marché ou un engorgement de
production mais un malheur, une catastrophe, une situation aux accents de
tragédie pour que se rompe le
respect ancestral et sacré porté au lait.
Nous en produirons un exemple en l’empruntant à
l’un des livres les plus connus de C.F Ramuz : La Grande Peur
dans la montagne. (3)
Une maladie bovine mortelle apparaît soudain sur
l’alpage de Sasseneire qui condamne petit à petit l’estive à la désorganisation et à la
destruction, et le groupe humain qui en à la charge, à la mort pour les uns, à
la déchéance sociale et l’installation durable d’une discorde villageoise pour
les autres.
La fiction ramuzienne, sèche,
aiguë, au style d’une exceptionnelle
maîtrise ( qui sait ce qu’elle doit à Shakespeare ) nous mène au sommet de pâturages
valaisans au milieu d’un troupeau frappé par
la fièvre aphteuse et nous instaure
témoins impuissants devant un mal qui foudroie inexorablement des bêtes
hagardes et qui frappe enfin de désarroi
et d’hébétude un groupe de vachers et de bergers désemparés.
Pour
soulager la souffrance des animaux qui ne supportent guère de garder leur lait
( la traite est une opération qui demande un soin bi-quotidien ) après qu’une
mise en quarantaine a été déclarée, on
se résout, à contre cœur, à tirer le lait des vaches malades. Ce dernier,
impropre à la consommation suivra sur le sol, où il se répand et se perd, un
cours inhabituel.
Et c’est une honte qui s’empare alors de l’opérateur malheureux contraint à cette manœuvre, à ce
sacrilège. Ramuz a semblé donner à ce geste comme une valeur cosmique ; la description d’une vaste
flaque de lait qui stagne au sol se donne comme la figure inversée de la voie lactée rabattue
sur la terre par la faute des hommes, la cruauté du destin et « la volonté
de la montagne » en même temps qu’il suggère l’image d’une grande
confusion ou la perte du sens de ce que sont le
« Ciel et la Terre »
ces grands fondamentaux païens :
tenants de l’ancienne culture agraire et pastorale de notre vieille Europe.
[…Barthélémy a senti la sueur lui couler sur le
front et le long du cou, dès qu’il s’est mis à faire aller ses mains, s’étant
accroupi sous l’une des bêtes.
Elles ne bougeaient plus maintenant, elles s’étaient tues, elles restaient
silencieuses mais elles continuaient à se tenir étroitement serrées autour de
Barthélémy : alors, est-ce que c’était la chaleur seulement ? mais
une goutte lui coula le long du nez, et une nouvelle goutte lui coulait le long
du nez tombant entre ses genoux, tandis qu’il disait : » Allons, viens,
la vieille, c’est ton tour »
Il a remis
le haut de sa tête dans cet autre flanc humide, et : « À
toi » ; il a dit : À toi, la Rousse… » et la sueur continuait de lui
couler dans les oreilles et dans les yeux. Sitôt qu’une bête était traite, elle
s’écartait. L’une après l’autre, elles
se sont écartées, allant se coucher quelque part dans le pâturage pour la
nuit ; il n’y en avait plus maintenant que deux ou trois qui étaient
encore là - alors on a pu connaître l’étendue de notre malheur, le terrain
s’étant trouvé dégagé ; on a commencé à connaître notre malheur et notre
honte, pendant que Barthélémy se relevait, passant de nouveau le bras sur son
front, secouant devant lui sa main aux doigts ouverts. Et est-ce la chaleur
seulement, ou si c’est la honte ?
- continuant à considérer dans l’ombre
par terre cette large place claire, grande comme une chambre : tout ce
lait répandu, ce lait qui ne va plus servir, et inutilement tiré.
Une étoile
était venue, deux étoiles, trois étoiles. Le blanc du lait se voyait mieux à
mesure que les étoiles se montraient.] (3)
Nous avons cru bon de rapporter ici
les dernières lignes sur lesquelles se referme le chapitre de l’œuvre de Ramuz,
admirable, et nous les reproduisons
d’autant plus volontiers qu’une telle évocation de lait perdu, semé,
répandu dans le champs d’un alpage littéraire, « sacrificiellement »,
a toutes les chances de passer inaperçue aux yeux, aux mains et aux oreilles
de nos producteurs de lait
européens … de nous-mêmes contemporains, fussions-nous « agronomes »
ou « média-dépendants » ?
Philippe Morier-Genoud
Lyon, Septembre 2009
(1) Saint François de Sales, Traité de l’amour de
Dieu, éd. Monastère de la
Visitation, Paris, 1976.
(2) V.Hugo, La Légende des siècles, Dix-septième
siècle/Les Mercenaires v.467-68.
(3) C.F.Ramuz, La Grande Peur dans la
montagne. Chap. XII ; p. 500, Éditions Gallimard, « Bibliothèque
de la Pléiade », 2005.
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