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Poésie à entrées multiples
L’oeuvre de certains auteurs demeure peu connu en
France du fait d’un relatif déficit de traduction, bien
que leurs travaux soient remarquables et qu’ils s’imposent
comme des propositions déterminantes d’une
époque. C’est le cas des textes du poète catalan Joan
Brossa qui a donné les formes les plus diverses à sa
poésie et a véritablement ouvert la discipline aux arts
visuels, à la danse, au théâtre… Peu de textes sont
disponibles en français excepté les parutions dans
quelques revues de fragments venant essentiellement
appuyer des dossiers thématiques.
Il convient ainsi de valoriser le remarquable travail de
l’URDLA qui vient de publier une traduction de qualité
des Poèmes civils. Cent vingt textes d’une grande
diversité dont l’inventaire des formes est proposé par
le traducteur Thierry Defize dans sa postface :
« micro-récits, descriptions, réflexions, instructions,
proverbes, devinettes, énigmes, courriers intimes ou
administratifs, témoignages politiques, évocations littéraires
ou historiques, dialogues ou fantaisies surréalistes…
». Ce recueil qui avait été édité pour la
première fois en catalan en 1961, amputé par la censure
franquiste, ne fut donné dans sa version intégrale
qu’à la mort du dictateur en 1977. La traduction en
castillan a paru seulement en 1990.
Joan Brossa parvient à donner une cohérence au
recueil en travaillant sur le montage et l’association
de fragments en décrochage, outils qui traversent les
poèmes individuellement et qui caractérisent la structure
globale du livre. Ce travail formel du montage
qui multiplie les accès à la poésie est d’ailleurs propre
à l’ensemble de l’oeuvre de Brossa : en direction des
arts visuels lorsqu’il travaille avec Joan Miró et Antoni
Tàpies pour la revue Dau al Set (La septième face du dé)
ou pour des poèmes urbains créés à Barcelone, en
faveur du théâtre avec ses poésies scéniques, puis
du cinéma pour lequel il a écrit plusieurs scénarios,
ou, enfin, du côté de la poésie visuelle lorsqu’il propose
une page blanche intitulée « Page blanche »…
La poésie n’a pas de limites, polymorphe et omniprésente
; l’auteur saisit son essence pour l’adapter aux
conditions propres à chaque art. Il sera même l’un
des premiers à expérimenter la production de poèmes
par ordinateur. Mais Brossa est également marqué
par la tradition poétique et retravaille fréquemment
sur les formes canoniques telles que les sonnets, les
sextines, ou les odes saphiques.
L’édition bilingue éditée par l’URDLA dans la collection
« La source d’Urd » s’impose donc comme un ouvrage
de référence pour mieux connaître l’oeuvre littéraire
de l’artiste catalan, fortement imprégné d’un esprit
plastique et de préoccupations sur le langage développées
dans l’espace. Le lieu de l’écriture est d’ailleurs
mis en espace à plusieurs reprises dans les Poèmes
civils. Par exemple, le fragment 67 débute par : « Le
ciel est étoilé. / Ici commence le poème. / Une table ;
autour / trois chaises. ». Ou encore dans le poème 44
où Joan Brossa compare le texte poétique à l’espace
d’une prison : « Tout poème / est détention, / puisqu’il
soustrait des formes de la vie / pour les conserver en
ses vers. ». Le corps de l’écriture est spatialisé, comme
les lettres de l’alphabet qui peuvent prendre une
dimension poétique lorsqu’elles sont transformées sur
une affiche, où quand une voyelle de six mètres de
haut découpe un morceau de paysage.
Saluons enfin, pour terminer, la qualité des livres produits
par l’URDLA qui participe au plaisir de la découverte
de textes rares, parfois inaccessibles dans
d’autres maisons, et qui tiennent une place prépondérante
dans l’histoire de la littérature contemporaine.
Ce savoir faire et cette exigence s’appuient sur une tradition
de l’imprimerie malmenée au début du XXIe siècle
et qu’il convient pourtant de défendre, pour que nous
puissions continuer à disposer d’ouvrages hors du commun
et que les textes de la veine de ceux de Joan Brossa
soient diffusés et non pas inaccessibles comme sous
les régimes autoritaires et totalitaires.
GP
Joan Brossa
Poèmes civils, 2010
URDLA, collection Source d'Urd
Traduction postface de Thierry Defize
158 pages
18 euros
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