CRITIQUE | La Panne | Friedrich Dürrenmatt | Editions Zoé
Moteur ! Jouer au criminel pendant
un repas.
L’auteur suisse Friedrich Dürrenmatt
comparait le labyrinthe de la condition humaine à un champ de blé balayé par le
vent, dont les épis oscillent pour dessiner des couloirs éphémères et mouvants.
Les structures dédaliques, centrales dans l’œuvre de Dürrenmatt, tant pour la
référence constante à la mythologie que pour le caractère métaphorique de la
figure architecturale, sont sous-jacentes dans la courte pièce intitulée La
Panne qu’il rédigea pour la première fois en 1955.
Dans une forme de huis clos, la pièce
met en scène un représentant de commerce (Traps) à la recherche d’un hébergement dans
une petite ville de province suite à une panne de voiture. Ne parvenant pas à
trouver de chambre d’hôtel, il finit par être accueilli par un ancien juge qui
a l’habitude de réunir quelques retraités pour jouer la mise en accusation d’un
invité. La Panne fut rédigée sous trois formes littéraires
différentes : pour une pièce radiophonique en 1955, comme nouvelle l'année suivante en 1956, puis dans une forme théâtrale en 1979 (comédie). Plusieurs constructions
proposant chacune une perception de l’intrigue légèrement différente. C’est
bien dans un labyrinthe que le personnage se laisse enfermer. En acceptant de
jouer le jeu et de participer au repas auquel on le convie, prétexte à mettre
sur pied un faux procès en devenant l’hypothétique coupable d’une affaire en
construction, le représentant de commerce se laisse prendre dans un engrenage
kafkaïen. Chaque convive joue un rôle (avocat, juge, procureur, bourreau…) dans
cette sorte de pièce de théâtre judiciaire mise en scène au sein même de la
représentation théâtrale. La mise en abîme repose sur des rôles immuables qui
reviennent à chaque fois que le jeu est réactivé, mais également sur un rôle
renouvelé à chaque repas : celui de l’invité coupable. Au départ, il prend
cette affaire sur le ton de la plaisanterie et tente de s’en amuser. Le
procureur construit progressivement un appareil argumentaire visant à faire
parler celui qui doit à terme être reconnu comme coupable, un discours
suffisamment efficace pour qu’il se persuade progressivement d’être
véritablement un meurtrier. Quelle que soit les directions que le prévenu
puisse prendre elles l’accablent et le font plonger dans des issues encore plus
fermées, dans des directions qui ne font que renforcer les accusations qui
pèsent sur lui. Jusqu’au moment où l’accusé lui-même se sent davantage coupable
que le bourreau qui doit exécuter une sentence…
Le prétexte de la panne de voiture est
une métaphore de la suspension dans le déroulement temporel du quotidien et du
routinier. L’arrêt imposé permet de faire tomber le protagoniste dans les
mailles de la fiction et de le conduire dans une machine destructrice. Une
forme de cauchemar dont il échappe et qu’il n’est plus vraiment certain d’avoir
subit lorsqu’il se réveille le lendemain. Malgré une grande simplicité et la
brièveté du motif décrit, la pièce de Dürrenmatt s’impose par la qualité de son
ressort dramatique et la construction de la manipulation de l’individu. En
mettant en scène une forme de théâtre dans le théâtre, l’auteur insiste
d’ailleurs sur les dangers de l’illusion de la représentation. Se prendre au
jeu peut mener au renversement d’une situation : on passe du statut de
simple employé à celui de meurtrier ayant prémédité son crime en quelques
minutes…
Les excellentes éditions Zoé ont
récemment édité La Panne dans la collection Mini-Zoé. Le lecteur pourra
découvrir ce texte condensé et parfaitement ciselé dans une nouvelle traduction
de la première version destinée à la radio (Hélène Mauler et René Zahnd). Percutants, les dialogues prennent
chaire très facilement, il s’incarnent dès la première lecture et nous avons
envie de les entendre exister dans l’espace. Souhaitons que ce texte majeur de
Dürrenmatt soit redécouvert et qu’une mise en scène puisse en être donnée, dans
une facture contemporaine susceptible de révéler la puissance de cette intrigue
qui parait d’une grande actualité. Ettore Scola
porte à l'écran le thème développé dans La Panne en 1972 (La piu bella serata della mia vita). La question de la représentation, du
caractère spéculaire de la création, ou le problème de la persuasion et de
l’éclatement étoilé de la vérité sont autant de sentiers à parcourir et de
balises sur les chemins sinueux et escarpés à arpenter dans le labyrinthe de
mots de Dürrenmatt. De nouvelles portes souvrent sans cesse mais toujours pour
nous perdre encore un peu plus. Il convient avec l’auteur suisse de penser
notre position par rapport au monde et les relations interindividuelles non
dans une dialectique de la simplification, mais avec comme finalité de
démultiplier sans cesse les ancrages de la réflexion.