CRITIQUE | La peinture décharnée de Francis Gruber
Texte de Gwilherm Perthuis
Antonin Artaud pourrait être qualifié d’auteur de la déchirure. Il témoigne d’une amitié et d’un intérêt pour trois artistes revendiquant leur pratique figurative de la peinture dans les années 1930 : Francis Tailleux, André Marchand et le nancéen Francis Gruber. L’auteur du Théâtre et son double croque les trois peintres qui furent marqués par la déchirure du nazisme : un dessin à l’encre sur un vieux morceau de papier jauni qui figure aujourd’hui dans l’importante rétrospective consacrée à Gruber.
Cette exposition est très courageuse et très réussie… Notons-le, à une époque qui privilégie les événements grands publics, vendeurs, qui peuvent attirer des centaines de milliers de personnes et qui doivent être rentables… L’œuvre de Francis Gruber n’a en effet jamais été très valorisé et n’est pas des plus facile à montrer à un large public. La proposition du Musée des Beaux-arts de Nancy, dirigé par la dynamique Claire Stoulig, est remarquable pour la qualité de l’accrochage, qui permet d’appréhender avec beaucoup de subtilité la peinture et le dessin de Gruber, qui sont marqués par la mélancolie et une application de la couleur décharnée, mais qui réservent aussi une grande richesse révélée par la réunion d’un nombre important d’œuvres. Les sujets sont redondants et marqués par la simplicité : des paysages, des hommages (à Rimbaud, à Callot) et des portraits féminins (sa femme) dans des espaces souvent aussi nus que le modèle. Toute la force de la peinture tient dans son application sur le panneau d’isorel ou sur la toile. La confrontation de variations sur un même sujet densifie l’intérêt de cet art qui oscille entre réalisme et fantastique, et dont la cohésion est assurée par le référencement contant à l’histoire.
L’exposition se démarque de l’actualité culturelle par l’originalité du projet : il s’agit de la première rétrospective depuis les années 1970 et le catalogue qui l’accompagne est ainsi la publication la plus complète et de référence sur le sujet. Les essais évoquent les liens entre Balthus, Giacometti, et Gruber, l’intérêt de Georg Baselitz pour le peintre nancéen, la question de l’engagement politique par la peinture réaliste… De plus le cahier documentaire et historique imprimé sur du papier jaune est une richesse d’information pour comprendre les enjeux de la figuration dans les années qui précèdent la seconde guerre mondiale.
La rétrospective montre les œuvres très célèbres de Gruber mais aussi quelques pièces rarement montrées ou sorties pour la première fois des collections privées. La part réservée aux dessins est importante, c’est sans doute pas ce médium que la démonstration du lien avec Alberto Giacometti est la plus convaincante. Les figures sont couchées, debout, assises dans des poses sans cesses renouvelées d’une feuille à l’autre, flottantes dans l’espace absorbant du papier. Les corps décharnés hérités de la technique à la mine de plomb du maître grison sont transposés en peinture dans des compositions ou l’épaisseur de la matière prime. Gruber ne cessa de dire qu’il devait son enseignement artistique au seul Giacometti et l’on en trouve également des traces dans les références constamment réutilisées : celle à Jacques Callot par exemple. Giacometti admirait « les sujets et la capacité à figurer la violence » dans les gravures de Callot qui sont le sujet de son article pour le journal Labyrinthe (printemps 1945). Ce journal littéraire et artistique publié par Skira à Genève, que Gruber lisait, lui à d’ailleurs consacré un très beau texte qui insistait sur « la force des sujets ». Ces échanges entre artistes et ces jeux de références sont visibles dans l’exposition qui présente quelques œuvres de Giacometti et de contemporains figuratifs (Hélion, Tailleux…), mais surtout le magnifique Hommage à Callot qui a intégré les collections du Musée de Nancy à l’occasion de la rétrospective. Cette grande toile condense les intérêts majeurs de Gruber à la fois pour le nu, le paysage et pour la relation très fine entre des espaces traités avec des effets de réel marqués, puis des zones rythmées par un vocabulaire fantastique. L’hommage au grande graveur lorrain, n’est pas anodin dans le contexte de la guerre que subit dramatiquement Gruber : il s’agit d’un hommage à un artiste qui s’était engagé contre les guerres destructrices, de l’ordre du non sens menées au XVIIe siècle. Le peintre de la figuration exploite des motifs empruntés à Callot (Les Gobbi, La Tentation de St Antoine…) et effectue des montages peints en développant son application si particulière et identifiable de la matière. Des figures inventées par Gruber dans des ouvres antérieures (la figure allongée dans La Noyée ou La Barricade) sont réutilisées et collées dans l’Hommage à Callot. En cela, il emploie une technique relativement novatrice d’emprunt, de recyclage et de variation des motifs, tout en persistant dans son engagement très poussé d’une peinture abîmée et déchirée. C’est avec ce style qu’il s’impose comme un peintre engagé, en exposant Les Cadavres dans l’exposition Art et Résistance qui a lieu en 1946 au Musée d’Art moderne de Paris.
Un dernier thème que le visiteur du Musée de Nancy pourra explorer : la conception très particulière de l’érotisme gruberien. L’exposition présente deux œuvres remarquables à ce titre, la variation du Lit rouge, peintures de grands formats marquées par le lit maladroitement mis en perspective qui se détache très clairement de par sa teinte écarlate sur les murs gris-bleu. La femmes allongée sur le lit a les jambes légèrement écartées mais demeure habillée. La masse rouge quasiment abstraite transforme le lit en une sorte de cercueil ou de tombeau monumental où la femme se laisse tomber, attendant désespérément une violence sexuelle qui ne survient pas. La passion retenue prend une autre forme dans les portraits du même modèle nu dans l’atelier grisâtre et sinistre. Les seins tombants, le corps maigre et chétif, le squelette qui se lit sous la peau à peine structurée et cernée par des traits noirs appuyés, l’érotisme de la peinture de Francis Gruber dénote une angoisse face à la destinée humaine et un pessimisme quand à sa capacité à lutter contre la barbarie.
Francis Gruber. L'oeil à vif
commissaire de l'exposition Claire Stoulig
Musée des Beaux-arts de Nancy
Jusqu'au 17 août 2009
puis au Musée Roger Quillot de Clermont-Ferrand à l'automne.