Finalement, le roman paraîtra chez deux éditeurs simultanément, l’un
anglais, l’autre américain. Sans doute que la rédaction d’un addendum au plus important roman de Malcolm
Lowry, sous forme épistolaire, aura été nécessaire pour que le projet d’une vie puisse voir le
jour… Le problème de l’édition et de la friction entre l’œuvre, son auteur et
son éditeur, si déterminants dans notre réflexion sur le livre aujourd’hui (et
pourtant si mal envisagé) est posé dans un texte de 1946.
Récemment, une nouvelle traduction de l’ouvrage mythique et hors norme
du poète et romancier britannique Malcolm Lowry (1909-1957), Au-dessous du
volcan, a été éditée. Dans la petite collection de poche consacrée à des
écrits courts, les éditions Allia viennent de publier un document très
éclairant relatif à la genèse du Volcan et aux difficultés rencontrées
par son auteur pour faire accepter le manuscrit sur lequel il travailla près de
douze années. Après la remise de la version définitive de son roman, Lowry
reçoit à la fin de l’année 1945 une lettre de son potentiel éditeur Jonathan
Cape, faisant état de nombreuses propositions de coupes, de fiches de lectures
détaillées critiquant en de très nombreux points les incohérences, longueurs,
imprécisions de l’ouvrage et émettant le souhait que l’auteur reprenne son
texte. Ce à quoi Lowry répondit dans une très longue lettre constituée de
quarante-cinq feuillets qui nous sont offerts pour la première fois
intégralement dans une traduction de Claire Debru.
Publiée en français sous le titre très ironique Merci infiniment,
cette lettre fleuve s’impose comme un repère essentiel pour la défense de la
liberté de l’écrivain et la valorisation absolue de choix littéraires assumés
par l’auteur qu’il ne convient en aucune manière de réfuter. Bien qu’il réponde
point par point aux attaques du lecteur de la maison d‘édition, qu’il tente
d’ailleurs de ridiculiser, Malcolm Lowry donne à son texte un caractère plus
universel et une puissance qui l’engage dans un combat pour la défense des
idées et de la littérature auxquelles il a voué sa vie toute entière. Durant sa
démonstration, il parvient à légitimer chaque prise de position, les choix qui
donnent à son récit une tournure particulière, les options narratives qui
caractérisent le déroulement de son texte… Il revient sur l’ensemble des
critiques qui lui sont formulées et même lorsqu’il donne l’impression de concéder
à son lecteur tel ou tel point, il s’agit d’une tournure rhétorique pour
contre-attaquer de plus belle. Lowry alterne explication
de texte et défense de ses choix stylistiques, revendique la négligence dans la
description des personnages et la surabondance ou l’accumulation de détails
dans l’exposé de certains épisodes, enfin il met en évidence les liens entre
des faits survenants au chapitre VI et préfiguré cent cinquante pages plut tôt
pour démontrer la pertinence des fils qui sous tendent le récit. La seconde
moitié de la lettre est d’ailleurs articulée par l’analyse croisée des douze
chapitres du Volcan, alternant
commentaires purement littéraires sur la structure et considérations ouvertes à
d’autres textes et œuvres contemporaines ou antérieures qui permettent à Lowry
d’impliquer son destinataire. Il use ainsi régulièrement de références à
l’histoire littéraire et à l’actualité soit pour donner du poids et une
légitimité à son exposé, soit pour toucher l’éditeur en citant des ouvrages
qu’il avait récemment publié. « Pour reprendre le mot d’Edmond Wilson à
propos de Gogol, ce roman se consacre essentiellement à la terreur qu’inspirent
à l’homme ses forces intérieures » peut-on lire pages 33 pour définir le
genre de certaines parties du récit que le lecteur n’aurait pas bien
identifiées. On découvre plus loin des listes de livres, frisant la
complaisance, que le jeune Lowry aurait reçu comme récompense pour un concours
académique : des textes très respectés édités par Jonathan Cape.
C’est dans les dernières lignes de sa lettre que l’auteur britannique
nous semble apporter les arguments les plus décisifs pour défendre son deuxième
ouvrage après Ultramarine. N’usant plus d’arguments de mauvaise fois, et ne se
positionnant plus comme celui qui peut tout expliquer, il énonce en une ligne
ce qui défend le mieux son écriture : « le livre aura été monté,
remonté et soudé en sorte de permettre un nombre infini de lectures qui
n’épuiseraient jamais ses significations, sa portée romanesque ou sa
poésie ». Perché au sommet d’une tour pour écrire cette longue réflexion,
au Mexique, figure onirique remarquable, Lowry adopte une sage position qui ne
repose plus sur l’attaque de son adversaire, mais seulement caractérisée par
une définition remarquable de la fiction en littérature : une construction
complexe constituée de telle sorte que son sens est sans cesse démultiplié.