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Critique de livre | Jean-Claude Hauc Version imprimable Adresse mail

D’une imposture qui montre le vraihauc

Philippe Lekeuche

 

Romancier et essayiste, spécialiste du XVIIIe siècle, Jean-Claude Hauc avait déjà écrit des livres passionnants sur Don Juan, Ange Goudar et Casanova. Avec son dernier ouvrage, « Aventuriers et libertins au siècle des Lumières »*, il nous offre aujourd’hui une étude à l’érudition solide, bien étayée, précise jusque dans le détail, d’un certain type d’homme qui a émergé à l’époque des Lumières, d’une constellation d’individus que leurs contemporains appelaient « aventuriers » et qui se dénommaient eux-mêmes « cosmopolites » ou « citoyens du monde ». Á cette catégorie appartiennent aussi ceux que l’on désigna par la suite comme « libertins », dont le plus connu d’entre eux est certainement Casanova, présent lui aussi dans le livre. Hauc propose quinze biographies brèves mais très fouillées de ces personnages, nous faisant ainsi découvrir d’autres figures tout autant paradigmatiques quoique moins connues : le comte de Saint-Germain, Cagliostro, le chevalier d’Éon, Fougeret de Monbron, François-Antoine Chevrier, ─ pour n’en citer que quelques-uns ─, ainsi que deux femmes, l’anglaise Elisabeth Chudley et la russe Tarakanova. L’ouvrage s’ouvre sur une étude méthodique et approfondie, un « modeste essai de typologie » nous dit Hauc, qui profile les traits de caractère de ces « mauvais sujets » et met en évidence le contexte historique et culturel dans lequel ils ont évolué.

Le grand mérite de l’ouvrage réside dans le fait qu’il montre bien l’extrême complexité psychologique de ces individus : cultivés, instruits, lettrés, par moment diplomates de haut vol ou militaire engagés sur des champs de bataille (et risquant réellement leur vie), ils sont en même temps escrocs, joueurs, tricheurs, imposteurs, espions ; tantôt ils oeuvrent dans les plus hautes sphères de la société, séduisant les rois (ou le devenant eux-mêmes tel l’allemand Théodore de Neuhoff qui fut un temps roi de Corse), tantôt ils sévissent dans les bas-fonds et les tripots, la plupart finissant leur vie misérablement. D’extrêmement riches, ils peuvent se retrouver ruinés, pour ensuite refaire fortune, toujours de façon éphémère.

On est atteint de tournis face au carrousel effréné, à la mobilité incessante de ces individus qui se veulent libres et sans attache, qui circulent à travers l’Europe sans savoir s’arrêter. Cependant, ils n’errent pas, ils vont et viennent, ils ont un but : jouir de l’instant, faire fortune, tromper l’ennui et autrui, connaître les sensations les plus intenses et les plaisirs les plus aigus. Sans cesse ils changent d’identité, de noms, de métiers, de statuts, se métamorphosant au gré des circonstances, avec opportunisme. Le lecteur est saisi de vertige et cherche le centre de gravité de cette valse haute en couleurs. Pour ces aventuriers, l’Europe n’est qu’un vaste théâtre où jouer de multiples rôles mais ils y risquent souvent leur vie : ce n’est point là une comédie humaine, c’est une tragédie mais une tragédie qui ne prend pas conscience d’elle-même. Car il y a, dans tout ce manège, une gravité dangereuse, un excès monstrueux.

Jean-Claude Hauc y voit l’émergence de l’ « individu au sens moderne du terme ». Certes, l’aventurier est un électron libre qui ne se laisse pas dépendre des diverses Institutions (Église, État, armée, mariage, etc.) même s’il tente de les utiliser à son avantage. Il est bien cependant le pur produit de son époque. C’est un réactif : au sein de l’humanisme, il devient anti-humaniste, tel ce Chevrier, grand pamphlétaire, misanthrope et misogyne, véritable Caïn de la plume. Tous se veulent maîtres du jeu mais ne voient pas combien ils en sont les jouets.

Or le drame qui se joue là est bien celui de l’identité même. L’exemple le plus frappant est celui du chevalier d’Éon qui fut un temps grand diplomate, capitaine des dragons, « une des plus fines lames du Royaume » ; apparaissant comme chaste, homme assez gracile, il fut accusé d’ « hermaphrodisme ». En réalité, il se travestissait : « On se l’arrache dans les salons où il paraît en robe à grand panier, mais tenant des propos de corps de garde ». Ici, c’est l’identité sexuelle qui se trouve mise en question. La métamorphose est des plus frappante.

Cependant tous les aventuriers questionnent ces deux concepts : celui d’« individu » et celui d’« identité » : tous jouent plusieurs rôles. Mais surtout, ce qui est remarquable, c’est qu’ils apparaissent comme divisés intérieurement, de façon radicale : l’ennemi du genre humain peut le rester tout en faisant œuvre sociale, culturelle (provisoirement s’entend). Le grand libertin peut songer à devenir moine, mais par intérêt (Casanova ou Alexandre de Tilly dont Hauc écrit : « Son libertinage le dévore à tel point qu’il songe à se retirer un temps à la Trappe »). S’il est divisé intérieurement, l’aventurier n’éprouve cependant aucune contradiction interne, aucune ambivalence. Il vit plutôt dans l’alternance des contraires. En ce sens, il dénonce bien par sa vie dissolue cette « division du sujet » (Lacan) déjà révélée par la psychanalyse au XIXe siècle. Monstrueux imposteur, il démontre avec vérité une imposture, celle qui est si chère au névrosé commun (entendez au commun des hommes) : faire croire, à soi et à autrui, que l’individu qu’il incarne est un, indivisible.

 

 

*Jean-Claude Hauc, Aventuriers et libertins au siècle des Lumières, Les Éditions de Paris, Paris, 2009, 142 pages.

 
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