Romancier et essayiste, spécialiste du XVIIIe
siècle, Jean-Claude Hauc avait déjà écrit des livres passionnants sur Don Juan,
Ange Goudar et Casanova. Avec son dernier ouvrage, « Aventuriers et
libertins au siècle des Lumières »*, il nous offre aujourd’hui une
étude à l’érudition solide, bien étayée, précise jusque dans le détail, d’un
certain type d’homme qui a émergé à l’époque des Lumières, d’une constellation
d’individus que leurs contemporains appelaient « aventuriers » et qui
se dénommaient eux-mêmes « cosmopolites » ou « citoyens du
monde ». Á cette catégorie appartiennent aussi ceux que l’on désigna par
la suite comme « libertins », dont le plus connu d’entre eux est
certainement Casanova, présent lui aussi dans le livre. Hauc propose quinze
biographies brèves mais très fouillées de ces personnages, nous faisant ainsi
découvrir d’autres figures tout autant paradigmatiques quoique moins
connues : le comte de Saint-Germain, Cagliostro, le chevalier d’Éon,
Fougeret de Monbron, François-Antoine Chevrier, ─ pour n’en citer que
quelques-uns ─, ainsi que deux femmes, l’anglaise Elisabeth Chudley et la russe
Tarakanova. L’ouvrage s’ouvre sur une étude méthodique et approfondie, un
« modeste essai de typologie » nous dit Hauc, qui profile les traits
de caractère de ces « mauvais sujets » et met en évidence le contexte
historique et culturel dans lequel ils ont évolué.
Le grand mérite
de l’ouvrage réside dans le fait qu’il montre bien l’extrême complexité psychologique
de ces individus : cultivés, instruits, lettrés, par moment diplomates de
haut vol ou militaire engagés sur des champs de bataille (et risquant
réellement leur vie), ils sont en même temps escrocs, joueurs, tricheurs,
imposteurs, espions ; tantôt ils oeuvrent dans les plus hautes sphères de
la société, séduisant les rois (ou le devenant eux-mêmes tel l’allemand Théodore
de Neuhoff qui fut un temps roi de Corse), tantôt ils sévissent dans les
bas-fonds et les tripots, la plupart finissant leur vie misérablement.
D’extrêmement riches, ils peuvent se retrouver ruinés, pour ensuite refaire
fortune, toujours de façon éphémère.
On est atteint
de tournis face au carrousel effréné, à la mobilité incessante de ces individus
qui se veulent libres et sans attache, qui circulent à travers l’Europe sans
savoir s’arrêter. Cependant, ils n’errent pas, ils vont et viennent, ils ont un
but : jouir de l’instant, faire fortune, tromper l’ennui et autrui,
connaître les sensations les plus intenses et les plaisirs les plus aigus. Sans
cesse ils changent d’identité, de noms, de métiers, de statuts, se
métamorphosant au gré des circonstances, avec opportunisme. Le lecteur est
saisi de vertige et cherche le centre de gravité de cette valse haute en
couleurs. Pour ces aventuriers, l’Europe n’est qu’un vaste théâtre où jouer de
multiples rôles mais ils y risquent souvent leur vie : ce n’est point là
une comédie humaine, c’est une tragédie mais une tragédie qui ne prend pas
conscience d’elle-même. Car il y a, dans tout ce manège, une gravité
dangereuse, un excès monstrueux.
Jean-Claude Hauc
y voit l’émergence de l’ « individu au sens moderne du terme ».
Certes, l’aventurier est un électron libre qui ne se laisse pas dépendre des
diverses Institutions (Église, État, armée, mariage, etc.) même s’il tente de
les utiliser à son avantage. Il est bien cependant le pur produit de son
époque. C’est un réactif : au sein de l’humanisme, il devient anti-humaniste, tel
ce Chevrier, grand pamphlétaire, misanthrope et misogyne, véritable Caïn de la
plume. Tous se veulent maîtres du jeu mais ne voient pas combien ils en sont
les jouets.
Or le drame qui
se joue là est bien celui de l’identité même. L’exemple le plus frappant est
celui du chevalier d’Éon qui fut un temps grand diplomate, capitaine des
dragons, « une des plus fines lames du Royaume » ; apparaissant
comme chaste, homme assez gracile, il fut accusé
d’ « hermaphrodisme ». En réalité, il se travestissait :
« On se l’arrache dans les salons où il paraît en robe à grand panier, mais
tenant des propos de corps de garde ». Ici, c’est l’identité sexuelle qui
se trouve mise en question. La métamorphose est des plus frappante.
Cependant tous
les aventuriers questionnent ces deux concepts : celui
d’« individu » et celui d’« identité » : tous jouent
plusieurs rôles. Mais surtout, ce qui est remarquable, c’est qu’ils
apparaissent comme divisés intérieurement, de façon radicale : l’ennemi du
genre humain peut le rester tout en faisant œuvre sociale, culturelle
(provisoirement s’entend). Le grand libertin peut songer à devenir moine, mais
par intérêt (Casanova ou Alexandre de Tilly dont Hauc écrit : « Son
libertinage le dévore à tel point qu’il songe à se retirer un temps à la Trappe »). S’il est
divisé intérieurement, l’aventurier n’éprouve cependant aucune contradiction
interne, aucune ambivalence. Il vit plutôt dans l’alternance des contraires. En
ce sens, il dénonce bien par sa vie dissolue cette « division du
sujet » (Lacan) déjà révélée par la psychanalyse au XIXe
siècle. Monstrueux imposteur, il démontre avec vérité une imposture, celle qui
est si chère au névrosé commun (entendez au commun des hommes) : faire
croire, à soi et à autrui, que l’individu qu’il incarne est un, indivisible.
*Jean-Claude
Hauc, Aventuriers et libertins au siècle des Lumières, Les Éditions de
Paris, Paris, 2009, 142 pages.