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La grande hypocrisie
par David Collin
Dernier Crâne de Monsieur de Sade le livre posthume de Jacques
Chessex va sortir couvert. Enveloppé dans une couverture de cellophane
pour protéger les « innocents » de son caractère sulfureux.
Avant même d’ouvrir le livre, car là n’est pas la question (comme
dirait Zendali), je m’interroge sur cette incroyable hypocrisie que
soulève cette affaire. Premièrement parce que l’ouvrage en question,
dont le premier tirage est tout de même de 25000 exemplaires, bénéficie
ainsi d’une formidable opération de marketing qui avait déjà très bien
fonctionné avec la bande dessinée pour adulte de Zep. Le goût du
mystère, de l’interdit, l’excitation du procédé. Cachez-moi ce sein que
je ne saurais voir, je n’en serai que plus émoustillé. En somme, en
rendant inaccessible l’objet on le rend plus désirable encore. On
attire l’attention sur lui; plutôt que d’en faire le moins possible,
pour un objet à priori réservé aux lectures d’alcôve et qu’on devrait
se passer sous le manteau. S’il est si scandaleux qu'on veut le faire
croire.
Donc, sous prétexte d’une pudibonderie qui n’est sans doute pas
complètement artificielle, on fait parler le plus possible de ce livre
à ne pas mettre dans toutes les mains. Pudibonderie malgré la
grossièreté apparente de l’opération marketing qui ne trompe personne.
Pudibonderie car aujourd’hui, étrangement, on oscille entre un retour
d'une bigoterie bourgeoise effarouchée, et un grand déballage de
vulgarité sur la place publique (la véritable pornographie qui s’étale
dans les journaux, la publicité et à la télévision).
Alors qu’on voudrait nous faire croire qu’il est sain de protéger nos
enfants d’un livre écrit par un ogre lubrique (Chessex), peu importe le
contenu (comme dirait Zendali), on leur donne à lire et à voir comme
jamais, les pires vulgarités, devenues normalités, et étalées sans
aucun souci moral ou pudique aux yeux de tous. Ill faudrait savoir ce
qu’est véritablement la pornographie d’aujourd’hui. Il faudrait
distinguer cette pudibonderie déplacée à l’égard de l’érotisme, de la
sexualité et du corps, des manifestations diverses de la pornographie
d’aujourd’hui : voyeurisme et exhibitionnisme à outrance, «
peoplisation de la société », recul de la démocratie, vulgarité sans
gêne ni retenue, et respect pour autrui réduit à néant.
Au lieu de laisser jouer les rois du marketing et les hérauts
pudibonds, ne devrait-on pas renverser les choses, cellophaner les
gratuits et les journaux people, refuser de diffuser les sketchs de
Bigard sur les chaînes publiques en prime time, faire lire Bataille aux
collégiens, et surtout valoriser la culture du livre et de la lecture ?
Oui, même Chessex, même Sade.
David Collin, janvier 2010
D.C. est producteur de l'émission Babylone à la Radio suisse romande, auteur, et responsable de revue.
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