Katherine MANSFIELD est née le 14 octobre 1888 à
Wellington, en Nouvelle-Zélande, le « pays
des nuages blancs », dont elle deviendra l’écrivain emblématique.
Son enfance dans le village de Karori nourrira certaines
de ses nouvelles, tout autour de sa famille, notamment sa grand-mère adulée,
née Mansfield et dont elle adoptera le nom.
À Londres, où elle effectue ses études dès l’âge
de quatorze ans, c’est le coup de foudre pour cette Angleterre foisonnante, à peine
sortie de l’ère victorienne. Elle décide de s’y installer, renonçant
définitivement à son île natale.
Après un premier mariage décevant, Katherine
Mansfield fréquente John Middleton Murry, auteur d’ouvrages critiques et
idéologiques, directeur de la revue littéraire Rhythm à laquelle elle collabore entre 1911 et 1914.
Katherine Mansfield vit une brève liaison en 1913
avec Francis Carco et se lie d’amitié avec David Herbert Lawrence, le futur
auteur de « l’amant de Lady
Chatterley ». Ensemble ils avaient participé à l’éphémère aventure en
trois numéros de The Blue Revue,
fondée en 1913 par John Middleton Murry. En 1916, elle rencontre Virginia Woolf
qui, admirative, se dira jalouse de son œuvre et la compare à « un chat étrange, réservé, toujours solitaire ».
Les nouvelles de Pension allemande sont publiées par la revue New Age tandis que la prestigieuse revue Athenaeum, dirigée par son mari et à laquelle collaborent Virginia
Woolf, George Eliot, Bertrand Russel, Aldous Huxley, Paul Valéry, lui proposera
d’assurer la critique littéraire (1919-1921).
Sa relation avec John Middleton Murry connaît des
hauts et des bas et malgré de nombreux orages, Katherine épouse son mentor le 3
mai 1919. L’époux est lointain et volage, « en partie snob, en partir lâche, en partie sentimental »,
comme il se dépeint lui-même avec cynisme et lucidité.
Elle séjourne successivement à Bandol, Ospedaletti
(Riviera italienne), Menton et en Suisse. Dès lors, sa santé fragile – elle
souffre d’une tuberculose diagnostiquée en 1917 – conditionne son mode
d’existence, suspendu aux lettres qu’elle écrit et à celles qu’elle reçoit.
« Même
un seul jour sans lettre suffit à me mettre hors de moi. »
Après un séjour éprouvant à Ospedaletti, Katherine
Mansfield franchit la frontière le 21 janvier 1920 pour rejoindre Menton. Elle
s’installe dans un premier temps à l’hôtel-clinique de l’Hermitage, aujourd’hui
encore établissement de soins situé au quartier Carnolès.
« Cette
maison est, à tout point de vue, remarquable. Il y a deux médecins sur place…
La propreté qui règne est presque surnaturelle. On a l’impression d’être un
papillon. On a envie de battre des ailes au-dessus du divan, des fauteuils.
J’ai un grand bureau, un encrier de cristal, un panier à papier, un grand
bouquet de violettes, avec « vos » anémones et « vos »
giroflées, écrit-elle
à son mari. La directrice est une
Française très gentille qui ne demande qu’à prendre soin de moi, de façon que
je ne souffre pas du changement. Il y a aussi une espèce d’infirmière suisse,
tout de blanc vêtue, qui est venue à l’instant me dire qu’on peut la sonner
toute la nuit. Elle est si agréable à regarder qu’il faudra que je la
sonne. »
Katherine Mansfield se sent soudain apaisée. Le 22
janvier à huit heures et demi, elle s’adresse de nouveau à Bogey, surnom de son mari :
« J’ai
passé une nuit extraordinaire dans cette immense chambre, avec les étoiles qui
apparaissaient aux fenêtres de l’Ouest et du Sud, et les petites brises. À huit
heures est arrivé le petit déjeuner.
Arrangez-vous
pour que votre future maison ait des portes brisées sur deux battants, et de
larges escaliers – je ne serai satisfaite qu’à ce prix. Tout est d’une telle
qualité, draps glacés, couvertures qui vous donnent à croire qu’on caresse un
agneau. Une lampe de chevet, électrique, à petit abat-jour doré ; un grand
broc d’eau chaude, emmitouflé dans une vraie serviette-éponge épaisse,
moelleuse. Tous ces objets produisent un tel effet sur l’esprit enfantin de
votre petite femme, ainsi que la vue, à l’Ouest, sur les montagnes plantées de
jeunes pins, et au midi, sur la mer, au loin, et les olivettes (qu’on voit
également des deux balcons de marbre) : bref, je me sens enivrée. »
En février, Katherine Mansfield rejoint la Villa Flora, propriété de sa
cousine, Connie Beauchamp. De là, elle se rend à la gare pour télégraphier,
puis reprend sa voiture : « Je
me suis fait arrêter devant Rumpelmeyer, où j’ai bu un café brûlant et de
l’eau glacée… Ce matin Connie m’a
accompagnée, elle a acheté, pour moi, une ravissante broche ancienne, trois petites
pierres sur monture d’argent. »
Autre achat, une robe en mousseline bleu pastel,
avec des ruches sur les côtes, qui ressemblent à des paniers.
Katherine adore rôder autour du jardin public, de
ses plates-bandes de pensées plissotées. Elle s’attendrit sur « les ânes blancs, si doux, qui attendent
attachés à un piquet, la femme aux ânes, avec sa robe noire, plissée et son
drôle de chapeau plat. Tout, tout a tellement de charme ».
C’est dans Miss
Brill, nouvelle écrite à Menton, qu’elle raconte l’atmosphère du kiosque à
musique, le dimanche. « Il y avait
beaucoup de monde dehors, cet après-midi là… Et l’orchestre paraissait jouer
plus fort, plus gaiement. Le chef d’orchestre raclait le sol du pied, agitait
les bras comme un coq qui va lancer son cri ; et les exécutants assis dans
le kiosque vert, gonflaient les joues et fixaient sur leur musique des yeux
furibonds. » Katherine décrit aussi le public : « Un beau vieillard, en veste de velours, les
mains croisées sur une énorme canne sculptée, une vieille femme assise, très
droite, un tricot posé sur son tablier brodé. » Il y a aussi cet Anglais et
sa femme, « il portait un affreux
chapeau panama et elle, des bottines à boutons ». Et pendant que
l’orchestre jouait sans se soucier des passants, « les couples et les groupes paradaient, s’arrêtaient pour causer, pour
se saluer, pour acheter une poignée de fleurs au vieux mendiant dont
l’éventaire était attaché à la balustrade ». Les petits garçons
avaient « de grands nœuds de soie
blanche sous le menton », les fillettes ressemblaient à « des poupées françaises, habillées de soie et
de dentelle ». Katherine avait l’impression que « tout le monde était en scène. Ces gens
n’étaient pas simplement le public, les spectateurs ; ils jouaient
aussi ». En rentrant chez elle après le concert, Miss Brill achetait
une tranche de gâteau au miel avec ou sans amandes. « C’était son régal du dimanche. »
Au cours de l’hiver 1920, la famille se retrouve à
Menton. Le père de Katherine organise une excursion en automobile dans les environs.
L’équipée est des plus pittoresques : Monsieur Beauchamp s’adresse en
maori au chauffeur à l’aide d’un tube acoustique. Dans les lettres à son mari,
Katherine Mansfield raconte l’univers quotidien qui est le sien, sa maladie la
rend attentive à toute chose : elle lit les premiers tomes de la Recherche de Proust ainsi que
Shakespeare, La Nuit des rois, Le Conte
d’hiver, Le Songe d’une nuit d’été, La Tempête, un Shakespeare plein de
fantaisie. « Son monde pastoral est
un monde parfait », écrit-elle le 6 avril 1920.
Le 24 avril, Katherine note : « Dimanche. Temps merveilleux. Au petit
déjeuner, des oranges, un énorme bouquet de pois de senteur. »
Elle s’identifie au monde qui l’entoure :
« Je vais me promener, je regarde
les papillons de l’héliotrope, les jeunes abeilles, les vieux bourdons, et tout
cela se joint à moi. »
Sa fureur de vivre se change en fureur créatrice.
Elle rédige notamment à Menton : Jeune fille, Les filles de feu le Colonel,
L’étranger, Miss Brill et La leçon de chant, nouvelles qui entreront dans
le cycle de la Garden Party.
Ici, les roches et la mer, les fleurs, tout
rappelle à Katherine Mansfield la Nouvelle-Zélande et l’approche du printemps
la rend bucolique : « Il pleut,
mais une si jolie pluie ! les gouttes restent suspendues aux rosiers, et à
chaque pointe de palme. De petits oiseaux chantent ; la mer fait un bruit
solennel et profond, des mouettes
argentées volent. Je sens l’odeur de la terre, je sens les violettes qui poussent. »
Elle qualifie le printemps dans le pays mentonnais
de « Printemps élisabéthain » parce
qu’il évoque le Moyen Âge avec ses gerbes de fleurs et les olivettes noires.
Sur les routes et les collines, lorsqu’elle se promène en automobile ou à pied,
elle voit le romarin en fleurs, les amandiers roses et blancs, des merisiers,
des figuiers de barbarie et des pommiers en bouton mais aussi des maisons à
terrasse et véranda « entourées de
champs de haricots en fleurs, avec les taches des anémones qui parsèment le
jardin ». À la fin du mois d’avril, Katherine Mansfield quitte Menton
et regagne l’Angleterre.
C’est en septembre 1920 qu’elle rejoint la villa
Isola Bella. Dans ses bagages, Chaucer, Spencer, Coleridge et Tchekhov. Une
maison jaune clair avec des piliers de couleur qu’elle aura à payer dix livres
par mois. Pour parvenir à la villa, il faut « monter un drôle de petit chemin feuillu, puis un autre à angle droit,
pour nous arrêter à une grille tout enfouie dans la verdure : la bonne
Annette, la domestique de Miss Fullerton, était là agitant son tablier et le
pékinois sautait sur ses talons. Au bord du sentier qui va de la grille aux
deux portes, il y a un grand mimosa argenté qui laisse tomber des averses de
fleurs. Le jardin est deux fois plus vaste que je ne me le figurais. On peut
s’y tenir toute la journée. Le vestibule est de marbre noir et blanc. À droite,
en entrant, le salon, un vrai petit salon au mobilier de velours, plus une
immense pendule arrêtée, un miroir au cadre doré et deux vases rouges qui me
font penser à des fontaines de sang. Des deux portes-fenêtres, l’une regarde la
grille du jardin, et, par l’autre, on passe sur la terrasse qui domine la mer…
La salle à manger est tout aussi charmante. Il y a un vrai buffet avec théière
d’argent, cafetière, pot à lait étincelant. Tout cela charmant. Il y a même
deux rince-doigts ravissants, de verre bleu… En sortant, on trouve le potager,
trois grandes caves et la lapinière. Au premier il y a quatre chambres – celle
de la bonne se trouve à l’entresol. Les chambres ont des balcons, un
ameublement et des tapis somptueux comme ceux des maisons de poupées. Annette
avait fait tous les préparatifs possibles. La bouilloire de cuivre bouillait.
Le couvert du goûter était mis. Dans le garde-manger, j’ai vu une jatte
contenant des œufs, une tranche de fromage sur une feuille, du beurre nageant
dans de l’eau, du lait ; sur la table, du café, de la confiture, un pain
long, etc. »
Sur le balcon de l’étage, à droite, elle peut
distinguer la vieille ville. « Neuf
heures sonnent doucement, joliment, à un clocher de la vieille ville. Le son
flotte sur l’eau. »
« La
vue est d’une beauté sans égale. Hier soir, je suis restée très tard sur le
balcon, à écouter les cigales, les grenouilles et un petit air de flûte qui
venait je ne sais d’où… »
« J’aime
de plus en plus Menton. Le pays me pénètre, comme la Nouvelle-Zélande me
pénétrait. » La
saison est belle. « La nuit, il
s’élève une brise, qui vous apporte des parfums inexprimables, l’odeur de la
mer haute d’été, du laurier du jardin, des citrons. »
Et même la pluie n’entame pas sa sérénité :
« Je viens de passer ma meilleure
nuit ici, la lumière est incomparable. Il a plu toute la nuit… Les palmiers
chantent, se balancent, le ciel est tout en longues bandes blanches et bleu
sombre. »
Elle ajoute : « J’ai bu la pluie dans des feuilles de pêcher. » La journée,
Katherine prend sa cure d’air. Elle passe son temps « étendue soit sur la terrasse, soit ici, au salon, les deux fenêtres
ouvertes ; je me couche à huit heures, le matin je me lève à dix
heures ». Elle se fait fabriquer une tente pour pouvoir demeurer de
longues heures dehors. Et lorsque le temps se gâte, elle grimpe sur la colline
pour donner des bols de miettes à des oiseaux migrateurs, réfugiés là, après la
tempête, « de grands oiseaux gris,
élancés, à la gorge argentée ».
Katherine parcourt la maison où elle se surprend à
chuchoter des noms de fleurs. Le jardin de la villa lui réserve un perpétuel
enchantement : pâquerettes, fuchsias, giroflées ; elle fait à son
mari l’inventaire de ses plantes et de ses arbres : « Il faut que je vous dise qu’il y a un très
grand palmier-dattier qui pousse devant le balcon de ma fenêtre et, au bout du
mur du jardin… j’ai vu un immense magnolia couvert de boutons pleins de sève…
le mandarinier est couvert de balles vertes…à un coin de la terrasse, il y a un parfum de vin, là où l’immense
figuier laisse tomber ses grands fruits mauves. » Elle parle aussi du
poivrier, des lauriers-roses.
De tous, le citronnier reste son arbre préféré.
Elle apprécie tout particulièrement la liberté du dessin de ses feuilles. Et
l’une de ses boissons favorites est un mélange sucré de citron frais avec de
l’eau de Saint-Galmier. La veille de son anniversaire, elle vole, Villa Louise, trois citrons
phénoménaux et bavarde avec le jardinier qui viendra planter des fleurs autour
de son palmier.
Et devant tant de beauté, Katherine s’interroge
sur l’existence de Dieu. Elle vit en fait un conflit spirituel qui troublera le
reste de son existence depuis un certain jour de promenade à La Turbie où elle
« avait su qu’il y avait un Dieu… Je
ne veux pas d’un Dieu pour le prier ou l’implorer mais pour partager ma vision
du monde avec lui ». Qu’importe ! La beauté du monde extérieur
est alors à ses yeux le meilleur rempart contre le désespoir. « Il est six heures et demi, le soleil se
couche, la mer est d’un bleu profond de jacinthe, des nuages d’argent voguent
comme des voiles, on sent l’odeur des pins, des lauriers, du feu de charbon de
bois… Cet endroit est d’une beauté céleste… »
« Etre
libre, être libre ! C’est tout ce que je demande. Voici que neuf heures
sonnent doucement, joliment à l’un des clochers de la vieille ville. Le son
flotte par-dessus l’eau. »
« Un
pauvre petit chat terrifié, avec des yeux roses, est venu mendier puis s’est
enfui. À ma grande joie, on me dit qu’il a sauté dans la salle à manger, où il
s’est emparé d’un poisson frais puis il s’est sauvé en l’emportant.
Bravo ! »
Une fois installée, Katherine cherche une bonne
pour Isola Bella. Le 15 septembre, elle écrit à son mari qu’elle croit l’avoir
trouvée. Ce sera Marie, cinquante-cinq ans, veuve d’un cocher. Elle est de
petite taille, les cheveux gris, yeux bleus pervenche. Dans la nouvelle
« Nid de colombes », elle incarne la domestique qui prépare des
« tombeaux » de fleurs,
mais aussi la cuisinière qui achète du gorgonzola. Elle entrera au service de
Katherine le jeudi 16 septembre, « parce
que le vendredi est un mauvais jour ». Katherine ne tarit pas d’éloges
à son égard. « Marie est une très
bonne cuisinière… elle fait également toutes les commissions… une perle, en un
mot. Evidemment, c’est de la cuisine au beurre, mais, du moment qu’on ne mange
pas de beurre avec les repas, cela revient au même. Sa cuisine est infiniment
meilleure que chez n’importe qui en Angleterre… J’éprouve un grand plaisir à
aller prendre à la cuisine ma tasse de lait matinale, je regarde Marie, de
retour du marché, s’affairer avec entrain, au milieu de sa cuisine immaculée.
Une botte de feuilles de citronnier sèche, ainsi qu’une botte de camomille
suspendue au plafond – pour les tisanes. Il règne un ordre parfait. Des
casseroles mystérieuses mijotent sur la cuisinière, les légumes sont rangés
dans une grande jarre… tandis que je bois mon lait à petites gorgées, elle me
raconte toutes les affaires merveilleuses qu’elle a faites. C’est une
cuisinière pour Anatole France. »
Marie achète des bananes pour le plaisir des yeux
et le bon équilibre du compotier. Elle fait aussi ses confitures avec des
oranges amères. Dans sa petite robe noire bordée de crêpe, avec un tablier
blanc, Marie est partout.
Elle n’hésite pas à prendre un verre de vin dans
sa cuisine avec le charbonnier qui est en blouse bleue et en pantalon jaune. La
bouteille est une fiasque enveloppée d’osier. À Isola Bella, la vie s’étire
harmonieusement pour Katherine. Elle regarde, elle écoute, elle écrit :
« Un peintre, dont j’aperçois
l’échelle, appuyée contre la maison de l’autre côté du vallon, chantait tout à
l’heure d’anciens chants religieux excessivement compliqués. Mais quel
choix ! »
Elle se promène sur le boulevard de Garavan :
« J’ai regardé les maisons en
contrebas, toutes colorées dans le soleil, et les femmes en train de faire la
lessive dans de grandes bassines d’eau scintillante, elles jettent le linge sur
les orangers, pour qu’il sèche. »
Katherine commande une petite bibliothèque à un
menuisier qui habite sur la colline. « Il
a fait du travail fameux, les coins assemblés à queue d’aronde, une petite
décoration sculptée en haut, le tout peint jaune pâle, vingt quatre francs…Sa
femme l’a envoyé avec un bouquet de zinnias, je n’en ai jamais vu de pareils.
Son petit garçon, qui a l’air d’un petit Saint Jean, porte un tablier blanc,
des socquettes roses, des sandales : « Dis bonjour à Madame ! »
Cuisinière, peintre, menuisier, charbonnier, tout
un petit peuple défile devant ses yeux. Il y a aussi la jeune laitière qui
« arrive en courant, le portail se
balance après son passage, elle a un bas rouge noué autour du cou ».
L’électricien vient réparer une panne. « C’est un gamin en salopette bleue qui n’a
certainement pas plus de seize ans. Un enfant, debout sur une table, qui fixe
des fils et remue à grands fracas les outils de sa boîte… C’est un garçon très,
très sympathique. »
Elle envoie au dramaturge George Bernard Shaw un
cageot de mandarines achetées au marché. « Dans la vallée, deux ouvriers chantent, on entend leur voix jaillir,
s’enfler, se diffuser dans la lumière – vous connaissez ces voix italiennes… Je
suis sûre que les murs vont retenir ce chant. »
Dans la villa Isola Bella, Katherine Mansfield
prend durablement goût à la nonchalance. « Le soleil m’a réveillée à sept heures, en s’installant sur mes pieds
comme un chat d’or, mais c’est moi qui fait ronron. »
Katherine veut faire partager sa joie de vivre à
son mari. Elle échafaude des projets : « Nous pourrions demeurer ici jusqu’aux grandes chaleurs, puis prendre le
funiculaire pour Annunciata... »
Le soir sur son balcon, elle regarde longuement
les étoiles à travers son vieux palmier. Elle se laisse bercer au rythme des
saisons. Elle écrit : « Aujourd’hui,
il souffle un vent violent de noroît qui hurle…Trois tartanes sont au port, les
pantalons des marins sont suspendus en ligne et dansent la matelote… » Elle
se rend en ville : « Les
boutiques sont pleines de fleurs et partout on voit courir de petites filles
emmitouflées jusqu’aux yeux, qui portent des bouquets de chrysanthèmes. »
Nous sommes la veille de la Toussaint à Menton. Le
1er janvier 1921, elle « monte »
à Castellar, village proche de Menton, où elle remarque « les vieilles femmes qui font des fagots
parmi les olives, le paysan aveugle qui a piqué une violette à sa
casquette ».
En ville, Katherine va se faire photographier.
« Le
photographe m’a enlevé la tête, puis il l’a remise en équilibre sur mes
épaules… Ces
studios me passionnent, ils sont si
drôles… Pourquoi s’y trouve-t-il toujours une bicyclette morte derrière une
tenture de velours. J’adore ce genre d’endroits. »
Son goût pour les marqueteries italiennes est
comblé, elle qui décrit avec gourmandise à son mari un plateau à café, d’un
vert de mer, incrusté d’arbres couleur d’ivoire. « Il y a ici une boutique pleine de ces objets. »
Katherine Mansfield accorde toute sa bienveillance
aux gens qui travaillent de leurs mains. Elle use d’humour parfois à leur
égard. Elle est moins tendre avec ses amis, ses relations du moment ;
ainsi cette américaine excentrique qui habite Villa Flora, « une espèce de milliardaire qui m’accable de
cadeaux… Quatre boîtes de chocolats « Marquise », des bouquets de
violettes, de lys, des cigarettes par centaines, une "petite américaine"
qui a un nécessaire de toilette d’émail vert et or ».
Les lettres de Katherine Mansfield témoignent de
son sens aigu de l’observation, ce que Bertrand Russell qualifie, en parlant
d’elle, « d’alarmante pénétration ».
Elle savait décortiquer comme personne les êtres, mettre à jour leur part
d’ombre, leurs travers. Elle avait aussi échafaudé un mythe protecteur, un coin
de paradis qu’elle baptisa « Héron »,
second prénom de son frère adoré, mort à la guerre, symbole nostalgique d’une
enfance heureuse. Elle évoquait la construction de la maison rêvée, le parfum
du jardin, « nous vivrons de rosée,
de miel et de lait… ».
Elle renoncerait alors aux hôtels et à l’errance.
Elle imaginait à « Héron »,
ses arbres en fleurs, les marguerites et les géraniums ouverts en plein soleil,
de petites violettes languissantes dans les mains d’enfants joyeux.
À Menton, elle renonce à son chimérique « Héron », parce que l’écriture,
souveraine, le remplace totalement. Une sorte de cinquième saison où le
présent, le passé et le futur se confondent.
Ici, Katherine touche du doigt un « Héron » pacifié.
L’année 1920 voit l’éclosion de son talent et la
fiction anglaise découvre à travers son œuvre une voix nouvelle, « une façon nouvelle de voir »,
précise son biographe Antony Alpers.
Katherine Mansfield écrit à Menton huit nouvelles
dont le thème oscille entre solitude et incommunicabilité. Cependant, « il y a une échappée visible du Moi, une
conquête de la personnalité dans les nouvelles d’Isola Bella ». (A.
Alpers).
En février 1921, la santé de Katherine se dégrade
à nouveau. Le charme est rompu. Et l’éden n’est plus ce qu’il était lorsqu’il
s’agit « d’accepter sa défaite,
accepter la mort ».
La tuberculose a gagné une glande de la gorge, qui
devient très douloureuse et qu’’il faut drainer.
Le docteur Bouchage qui la soigne ne peut plus
rien pour elle. Le traitement des médecins suisses est alors très réputé. Son
départ pour Baugy, près de Montreux, est fixé début mai. Katherine quitte
définitivement Menton pour une ultime errance.
C’est à Fontainebleau le 9 janvier 1923 qu’elle
décède, loin de la « délicieuse
petite ville » qui lui rappelait tant la Nouvelle-Zélande, « le pays des nuages blancs ».
Elle venait tout juste d’avoir trente-quatre ans.
À Menton, le souvenir de Katherine Mansfield
demeure présent au travers du Mémorial créé en octobre 1956 dans la villa
« Isola Bella ».
Le prix littéraire bilingue de la nouvelle brève
qui porte son nom, a été attribué depuis 1960 à un écrivain de langue française
et à un écrivain de langue anglaise.
Après 1996, seul un écrivain néo-zélandais peut
prétendre à cette distinction. En 2010, le prix Katherine Mansfield a été
attribué à Ken Duncum, poète et dramaturge. Outre une bourse de 100.000 $
néo-zélandais (plus de 50.000 €), le lauréat a reçu les clés de la villa Isola
Bella pour une durée de six mois.
Nouvelles écrites à Menton : Poison, Jour férié, La leçon de chant, Jeune
fille, L’étranger, Miss Brill, La femme de chambre, Les filles de feu le Colonel.
Nouvelle où évolue Marie, la cuisinière d’Isola
Bella : Le nid de colombes (janvier
1922 – inachevé).