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Gilles Montelatici | Eden en hiver : Katherine Mansfield | Revue Hippocampe n° 4 | octobre 2010 Version imprimable Adresse mail

article à retrouver dans sa version imprimée dans le numéro 4 de la revue Hippocampe

 

L’EDEN EN  HIVER : Katherine MANSFIELD à Menton

Gilles Montelatici

 

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Katherine MANSFIELD est née le 14 octobre 1888 à Wellington, en Nouvelle-Zélande, le « pays des nuages blancs », dont elle deviendra l’écrivain emblématique.

Son enfance dans le village de Karori nourrira certaines de ses nouvelles, tout autour de sa famille, notamment sa grand-mère adulée, née Mansfield et dont elle adoptera le nom.

À Londres, où elle effectue ses études dès l’âge de quatorze ans, c’est le coup de foudre pour cette Angleterre foisonnante, à peine sortie de l’ère victorienne. Elle décide de s’y installer, renonçant définitivement à son île natale.

Après un premier mariage décevant, Katherine Mansfield fréquente John Middleton Murry, auteur d’ouvrages critiques et idéologiques, directeur de la revue littéraire Rhythm à laquelle elle collabore entre 1911 et 1914.

Katherine Mansfield vit une brève liaison en 1913 avec Francis Carco et se lie d’amitié avec David Herbert Lawrence, le futur auteur de « l’amant de Lady Chatterley ». Ensemble ils avaient participé à l’éphémère aventure en trois numéros de The Blue Revue, fondée en 1913 par John Middleton Murry. En 1916, elle rencontre Virginia Woolf qui, admirative, se dira jalouse de son œuvre et la compare à « un chat étrange, réservé, toujours solitaire ».

Les nouvelles de Pension allemande sont publiées par la revue New Age tandis que la prestigieuse revue Athenaeum, dirigée par son mari et à laquelle collaborent Virginia Woolf, George Eliot, Bertrand Russel, Aldous Huxley, Paul Valéry, lui proposera d’assurer la critique littéraire (1919-1921).

Sa relation avec John Middleton Murry connaît des hauts et des bas et malgré de nombreux orages, Katherine épouse son mentor le 3 mai 1919. L’époux est lointain et volage, « en partie snob, en partir lâche, en partie sentimental », comme il se dépeint lui-même avec cynisme et lucidité.

Elle séjourne successivement à Bandol, Ospedaletti (Riviera italienne), Menton et en Suisse. Dès lors, sa santé fragile – elle souffre d’une tuberculose diagnostiquée en 1917 – conditionne son mode d’existence, suspendu aux lettres qu’elle écrit et à celles qu’elle reçoit.

« Même un seul jour sans lettre suffit à me mettre hors de moi. »

Après un séjour éprouvant à Ospedaletti, Katherine Mansfield franchit la frontière le 21 janvier 1920 pour rejoindre Menton. Elle s’installe dans un premier temps à l’hôtel-clinique de l’Hermitage, aujourd’hui encore établissement de soins situé au quartier Carnolès.

« Cette maison est, à tout point de vue, remarquable. Il y a deux médecins sur place… La propreté qui règne est presque surnaturelle. On a l’impression d’être un papillon. On a envie de battre des ailes au-dessus du divan, des fauteuils. J’ai un grand bureau, un encrier de cristal, un panier à papier, un grand bouquet de violettes, avec « vos » anémones et « vos » giroflées, écrit-elle à son mari. La directrice est une Française très gentille qui ne demande qu’à prendre soin de moi, de façon que je ne souffre pas du changement. Il y a aussi une espèce d’infirmière suisse, tout de blanc vêtue, qui est venue à l’instant me dire qu’on peut la sonner toute la nuit. Elle est si agréable à regarder qu’il faudra que je la sonne. »

Katherine Mansfield se sent soudain apaisée. Le 22 janvier à huit heures et demi, elle s’adresse de nouveau à Bogey, surnom de son mari :

« J’ai passé une nuit extraordinaire dans cette immense chambre, avec les étoiles qui apparaissaient aux fenêtres de l’Ouest et du Sud, et les petites brises. À huit heures est arrivé le petit déjeuner.

Arrangez-vous pour que votre future maison ait des portes brisées sur deux battants, et de larges escaliers – je ne serai satisfaite qu’à ce prix. Tout est d’une telle qualité, draps glacés, couvertures qui vous donnent à croire qu’on caresse un agneau. Une lampe de chevet, électrique, à petit abat-jour doré ; un grand broc d’eau chaude, emmitouflé dans une vraie serviette-éponge épaisse, moelleuse. Tous ces objets produisent un tel effet sur l’esprit enfantin de votre petite femme, ainsi que la vue, à l’Ouest, sur les montagnes plantées de jeunes pins, et au midi, sur la mer, au loin, et les olivettes (qu’on voit également des deux balcons de marbre) : bref, je me sens enivrée. »

En février, Katherine Mansfield rejoint la Villa Flora, propriété de sa cousine, Connie Beauchamp. De là, elle se rend à la gare pour télégraphier, puis reprend sa voiture : « Je me suis fait arrêter devant Rumpelmeyer, où j’ai bu un café brûlant et de l’eau glacée… Ce matin Connie m’a accompagnée, elle a acheté, pour moi, une ravissante broche ancienne, trois petites pierres sur monture d’argent. »

Autre achat, une robe en mousseline bleu pastel, avec des ruches sur les côtes, qui ressemblent à des paniers.

Katherine adore rôder autour du jardin public, de ses plates-bandes de pensées plissotées. Elle s’attendrit sur « les ânes blancs, si doux, qui attendent attachés à un piquet, la femme aux ânes, avec sa robe noire, plissée et son drôle de chapeau plat. Tout, tout a tellement de charme ».


 

C’est dans Miss Brill, nouvelle écrite à Menton, qu’elle raconte l’atmosphère du kiosque à musique, le dimanche. « Il y avait beaucoup de monde dehors, cet après-midi là… Et l’orchestre paraissait jouer plus fort, plus gaiement. Le chef d’orchestre raclait le sol du pied, agitait les bras comme un coq qui va lancer son cri ; et les exécutants assis dans le kiosque vert, gonflaient les joues et fixaient sur leur musique des yeux furibonds. » Katherine décrit aussi le public : « Un beau vieillard, en veste de velours, les mains croisées sur une énorme canne sculptée, une vieille femme assise, très droite, un tricot posé sur son tablier brodé. » Il y a aussi cet Anglais et sa femme, « il portait un affreux chapeau panama et elle, des bottines à boutons ». Et pendant que l’orchestre jouait sans se soucier des passants, « les couples et les groupes paradaient, s’arrêtaient pour causer, pour se saluer, pour acheter une poignée de fleurs au vieux mendiant dont l’éventaire était attaché à la balustrade ». Les petits garçons avaient « de grands nœuds de soie blanche sous le menton », les fillettes ressemblaient à « des poupées françaises, habillées de soie et de dentelle ». Katherine avait l’impression que « tout le monde était en scène. Ces gens n’étaient pas simplement le public, les spectateurs ; ils jouaient aussi ». En rentrant chez elle après le concert, Miss Brill achetait une tranche de gâteau au miel avec ou sans amandes. « C’était son régal du dimanche. »

Au cours de l’hiver 1920, la famille se retrouve à Menton. Le père de Katherine organise une excursion en automobile dans les environs. L’équipée est des plus pittoresques : Monsieur Beauchamp s’adresse en maori au chauffeur à l’aide d’un tube acoustique. Dans les lettres à son mari, Katherine Mansfield raconte l’univers quotidien qui est le sien, sa maladie la rend attentive à toute chose : elle lit les premiers tomes de la Recherche de Proust ainsi que Shakespeare, La Nuit des rois, Le Conte d’hiver, Le Songe d’une nuit d’été, La Tempête, un Shakespeare plein de fantaisie. « Son monde pastoral est un monde parfait », écrit-elle le 6 avril 1920.

Le 24 avril, Katherine note : « Dimanche. Temps merveilleux. Au petit déjeuner, des oranges, un énorme bouquet de pois de senteur. »

Elle s’identifie au monde qui l’entoure : « Je vais me promener, je regarde les papillons de l’héliotrope, les jeunes abeilles, les vieux bourdons, et tout cela se joint à moi. »

Sa fureur de vivre se change en fureur créatrice. Elle rédige notamment à Menton : Jeune fille, Les filles de feu le Colonel, L’étranger, Miss Brill et La leçon de chant, nouvelles qui entreront dans le cycle de la Garden Party.

Ici, les roches et la mer, les fleurs, tout rappelle à Katherine Mansfield la Nouvelle-Zélande et l’approche du printemps la rend bucolique : « Il pleut, mais une si jolie pluie ! les gouttes restent suspendues aux rosiers, et à chaque pointe de palme. De petits oiseaux chantent ; la mer fait un bruit solennel et profond, des mouettes argentées volent. Je sens l’odeur de la terre, je sens les violettes qui poussent. »

Elle qualifie le printemps dans le pays mentonnais de « Printemps élisabéthain » parce qu’il évoque le Moyen Âge avec ses gerbes de fleurs et les olivettes noires. Sur les routes et les collines, lorsqu’elle se promène en automobile ou à pied, elle voit le romarin en fleurs, les amandiers roses et blancs, des merisiers, des figuiers de barbarie et des pommiers en bouton mais aussi des maisons à terrasse et véranda « entourées de champs de haricots en fleurs, avec les taches des anémones qui parsèment le jardin ». À la fin du mois d’avril, Katherine Mansfield quitte Menton et regagne l’Angleterre.

C’est en septembre 1920 qu’elle rejoint la villa Isola Bella. Dans ses bagages, Chaucer, Spencer, Coleridge et Tchekhov. Une maison jaune clair avec des piliers de couleur qu’elle aura à payer dix livres par mois. Pour parvenir à la villa, il faut « monter un drôle de petit chemin feuillu, puis un autre à angle droit, pour nous arrêter à une grille tout enfouie dans la verdure : la bonne Annette, la domestique de Miss Fullerton, était là agitant son tablier et le pékinois sautait sur ses talons. Au bord du sentier qui va de la grille aux deux portes, il y a un grand mimosa argenté qui laisse tomber des averses de fleurs. Le jardin est deux fois plus vaste que je ne me le figurais. On peut s’y tenir toute la journée. Le vestibule est de marbre noir et blanc. À droite, en entrant, le salon, un vrai petit salon au mobilier de velours, plus une immense pendule arrêtée, un miroir au cadre doré et deux vases rouges qui me font penser à des fontaines de sang. Des deux portes-fenêtres, l’une regarde la grille du jardin, et, par l’autre, on passe sur la terrasse qui domine la mer… La salle à manger est tout aussi charmante. Il y a un vrai buffet avec théière d’argent, cafetière, pot à lait étincelant. Tout cela charmant. Il y a même deux rince-doigts ravissants, de verre bleu… En sortant, on trouve le potager, trois grandes caves et la lapinière. Au premier il y a quatre chambres – celle de la bonne se trouve à l’entresol. Les chambres ont des balcons, un ameublement et des tapis somptueux comme ceux des maisons de poupées. Annette avait fait tous les préparatifs possibles. La bouilloire de cuivre bouillait. Le couvert du goûter était mis. Dans le garde-manger, j’ai vu une jatte contenant des œufs, une tranche de fromage sur une feuille, du beurre nageant dans de l’eau, du lait ; sur la table, du café, de la confiture, un pain long, etc. »

Sur le balcon de l’étage, à droite, elle peut distinguer la vieille ville. « Neuf heures sonnent doucement, joliment, à un clocher de la vieille ville. Le son flotte sur l’eau. »

« La vue est d’une beauté sans égale. Hier soir, je suis restée très tard sur le balcon, à écouter les cigales, les grenouilles et un petit air de flûte qui venait je ne sais d’où… »

« J’aime de plus en plus Menton. Le pays me pénètre, comme la Nouvelle-Zélande me pénétrait. » La saison est belle. « La nuit, il s’élève une brise, qui vous apporte des parfums inexprimables, l’odeur de la mer haute d’été, du laurier du jardin, des citrons. »

Et même la pluie n’entame pas sa sérénité : « Je viens de passer ma meilleure nuit ici, la lumière est incomparable. Il a plu toute la nuit… Les palmiers chantent, se balancent, le ciel est tout en longues bandes blanches et bleu sombre. »

Elle ajoute : « J’ai bu la pluie dans des feuilles de pêcher. » La journée, Katherine prend sa cure d’air. Elle passe son temps « étendue soit sur la terrasse, soit ici, au salon, les deux fenêtres ouvertes ; je me couche à huit heures, le matin je me lève à dix heures ». Elle se fait fabriquer une tente pour pouvoir demeurer de longues heures dehors. Et lorsque le temps se gâte, elle grimpe sur la colline pour donner des bols de miettes à des oiseaux migrateurs, réfugiés là, après la tempête, « de grands oiseaux gris, élancés, à la gorge argentée ».

Katherine parcourt la maison où elle se surprend à chuchoter des noms de fleurs. Le jardin de la villa lui réserve un perpétuel enchantement : pâquerettes, fuchsias, giroflées ; elle fait à son mari l’inventaire de ses plantes et de ses arbres : « Il faut que je vous dise qu’il y a un très grand palmier-dattier qui pousse devant le balcon de ma fenêtre et, au bout du mur du jardin… j’ai vu un immense magnolia couvert de boutons pleins de sève… le mandarinier est couvert de balles vertes…à un coin de la terrasse, il y a un parfum de vin, là où l’immense figuier laisse tomber ses grands fruits mauves. » Elle parle aussi du poivrier, des lauriers-roses.

De tous, le citronnier reste son arbre préféré. Elle apprécie tout particulièrement la liberté du dessin de ses feuilles. Et l’une de ses boissons favorites est un mélange sucré de citron frais avec de l’eau de Saint-Galmier. La veille de son anniversaire, elle vole, Villa Louise, trois citrons phénoménaux et bavarde avec le jardinier qui viendra planter des fleurs autour de son palmier.

Et devant tant de beauté, Katherine s’interroge sur l’existence de Dieu. Elle vit en fait un conflit spirituel qui troublera le reste de son existence depuis un certain jour de promenade à La Turbie où elle « avait su qu’il y avait un Dieu… Je ne veux pas d’un Dieu pour le prier ou l’implorer mais pour partager ma vision du monde avec lui ». Qu’importe ! La beauté du monde extérieur est alors à ses yeux le meilleur rempart contre le désespoir. « Il est six heures et demi, le soleil se couche, la mer est d’un bleu profond de jacinthe, des nuages d’argent voguent comme des voiles, on sent l’odeur des pins, des lauriers, du feu de charbon de bois… Cet endroit est d’une beauté céleste… »

« Etre libre, être libre ! C’est tout ce que je demande. Voici que neuf heures sonnent doucement, joliment à l’un des clochers de la vieille ville. Le son flotte par-dessus l’eau. »

« Un pauvre petit chat terrifié, avec des yeux roses, est venu mendier puis s’est enfui. À ma grande joie, on me dit qu’il a sauté dans la salle à manger, où il s’est emparé d’un poisson frais puis il s’est sauvé en l’emportant. Bravo ! »

Une fois installée, Katherine cherche une bonne pour Isola Bella. Le 15 septembre, elle écrit à son mari qu’elle croit l’avoir trouvée. Ce sera Marie, cinquante-cinq ans, veuve d’un cocher. Elle est de petite taille, les cheveux gris, yeux bleus pervenche. Dans la nouvelle « Nid de colombes », elle incarne la domestique qui prépare des « tombeaux » de fleurs, mais aussi la cuisinière qui achète du gorgonzola. Elle entrera au service de Katherine le jeudi 16 septembre, « parce que le vendredi est un mauvais jour ». Katherine ne tarit pas d’éloges à son égard. « Marie est une très bonne cuisinière… elle fait également toutes les commissions… une perle, en un mot. Evidemment, c’est de la cuisine au beurre, mais, du moment qu’on ne mange pas de beurre avec les repas, cela revient au même. Sa cuisine est infiniment meilleure que chez n’importe qui en Angleterre… J’éprouve un grand plaisir à aller prendre à la cuisine ma tasse de lait matinale, je regarde Marie, de retour du marché, s’affairer avec entrain, au milieu de sa cuisine immaculée. Une botte de feuilles de citronnier sèche, ainsi qu’une botte de camomille suspendue au plafond – pour les tisanes. Il règne un ordre parfait. Des casseroles mystérieuses mijotent sur la cuisinière, les légumes sont rangés dans une grande jarre… tandis que je bois mon lait à petites gorgées, elle me raconte toutes les affaires merveilleuses qu’elle a faites. C’est une cuisinière pour Anatole France. »

Marie achète des bananes pour le plaisir des yeux et le bon équilibre du compotier. Elle fait aussi ses confitures avec des oranges amères. Dans sa petite robe noire bordée de crêpe, avec un tablier blanc, Marie est partout.

Elle n’hésite pas à prendre un verre de vin dans sa cuisine avec le charbonnier qui est en blouse bleue et en pantalon jaune. La bouteille est une fiasque enveloppée d’osier. À Isola Bella, la vie s’étire harmonieusement pour Katherine. Elle regarde, elle écoute, elle écrit : « Un peintre, dont j’aperçois l’échelle, appuyée contre la maison de l’autre côté du vallon, chantait tout à l’heure d’anciens chants religieux excessivement compliqués. Mais quel choix ! »

Elle se promène sur le boulevard de Garavan : « J’ai regardé les maisons en contrebas, toutes colorées dans le soleil, et les femmes en train de faire la lessive dans de grandes bassines d’eau scintillante, elles jettent le linge sur les orangers, pour qu’il sèche. »

Katherine commande une petite bibliothèque à un menuisier qui habite sur la colline. « Il a fait du travail fameux, les coins assemblés à queue d’aronde, une petite décoration sculptée en haut, le tout peint jaune pâle, vingt quatre francs…Sa femme l’a envoyé avec un bouquet de zinnias, je n’en ai jamais vu de pareils. Son petit garçon, qui a l’air d’un petit Saint Jean, porte un tablier blanc, des socquettes roses, des sandales : « Dis bonjour à Madame ! »

Cuisinière, peintre, menuisier, charbonnier, tout un petit peuple défile devant ses yeux. Il y a aussi la jeune laitière qui « arrive en courant, le portail se balance après son passage, elle a un bas rouge noué autour du cou ».

L’électricien vient réparer une panne. « C’est un gamin en salopette bleue qui n’a certainement pas plus de seize ans. Un enfant, debout sur une table, qui fixe des fils et remue à grands fracas les outils de sa boîte… C’est un garçon très, très sympathique. »

Elle envoie au dramaturge George Bernard Shaw un cageot de mandarines achetées au marché. « Dans la vallée, deux ouvriers chantent, on entend leur voix jaillir, s’enfler, se diffuser dans la lumière – vous connaissez ces voix italiennes… Je suis sûre que les murs vont retenir ce chant. »

Dans la villa Isola Bella, Katherine Mansfield prend durablement goût à la nonchalance. « Le soleil m’a réveillée à sept heures, en s’installant sur mes pieds comme un chat d’or, mais c’est moi qui fait ronron. »

Katherine veut faire partager sa joie de vivre à son mari. Elle échafaude des projets : « Nous pourrions demeurer ici jusqu’aux grandes chaleurs, puis prendre le funiculaire pour Annunciata... »

Le soir sur son balcon, elle regarde longuement les étoiles à travers son vieux palmier. Elle se laisse bercer au rythme des saisons. Elle écrit : « Aujourd’hui, il souffle un vent violent de noroît qui hurle…Trois tartanes sont au port, les pantalons des marins sont suspendus en ligne et dansent la matelote… » Elle se rend en ville : « Les boutiques sont pleines de fleurs et partout on voit courir de petites filles emmitouflées jusqu’aux yeux, qui portent des bouquets de chrysanthèmes. »

Nous sommes la veille de la Toussaint à Menton. Le 1er janvier 1921, elle « monte » à Castellar, village proche de Menton, où elle remarque « les vieilles femmes qui font des fagots parmi les olives, le paysan aveugle qui a piqué une violette à sa casquette ».

En ville, Katherine va se faire photographier.

« Le photographe m’a enlevé la tête, puis il l’a remise en équilibre sur mes épaules… Ces studios me passionnent, ils sont si drôles… Pourquoi s’y trouve-t-il toujours une bicyclette morte derrière une tenture de velours. J’adore ce genre d’endroits. »

Son goût pour les marqueteries italiennes est comblé, elle qui décrit avec gourmandise à son mari un plateau à café, d’un vert de mer, incrusté d’arbres couleur d’ivoire. « Il y a ici une boutique pleine de ces objets. »

Katherine Mansfield accorde toute sa bienveillance aux gens qui travaillent de leurs mains. Elle use d’humour parfois à leur égard. Elle est moins tendre avec ses amis, ses relations du moment ; ainsi cette américaine excentrique qui habite Villa Flora, « une espèce de milliardaire qui m’accable de cadeaux… Quatre boîtes de chocolats « Marquise », des bouquets de violettes, de lys, des cigarettes par centaines, une "petite américaine" qui a un nécessaire de toilette d’émail vert et or ».

Les lettres de Katherine Mansfield témoignent de son sens aigu de l’observation, ce que Bertrand Russell qualifie, en parlant d’elle, « d’alarmante pénétration ». Elle savait décortiquer comme personne les êtres, mettre à jour leur part d’ombre, leurs travers. Elle avait aussi échafaudé un mythe protecteur, un coin de paradis qu’elle baptisa « Héron », second prénom de son frère adoré, mort à la guerre, symbole nostalgique d’une enfance heureuse. Elle évoquait la construction de la maison rêvée, le parfum du jardin, « nous vivrons de rosée, de miel et de lait… ».

Elle renoncerait alors aux hôtels et à l’errance. Elle imaginait à « Héron », ses arbres en fleurs, les marguerites et les géraniums ouverts en plein soleil, de petites violettes languissantes dans les mains d’enfants joyeux.

À Menton, elle renonce à son chimérique « Héron », parce que l’écriture, souveraine, le remplace totalement. Une sorte de cinquième saison où le présent, le passé et le futur se confondent.

Ici, Katherine touche du doigt un « Héron » pacifié.

L’année 1920 voit l’éclosion de son talent et la fiction anglaise découvre à travers son œuvre une voix nouvelle, « une façon nouvelle de voir », précise son biographe Antony Alpers.

Katherine Mansfield écrit à Menton huit nouvelles dont le thème oscille entre solitude et incommunicabilité. Cependant, « il y a une échappée visible du Moi, une conquête de la personnalité dans les nouvelles d’Isola Bella  ». (A. Alpers).

En février 1921, la santé de Katherine se dégrade à nouveau. Le charme est rompu. Et l’éden n’est plus ce qu’il était lorsqu’il s’agit « d’accepter sa défaite, accepter la mort ».

La tuberculose a gagné une glande de la gorge, qui devient très douloureuse et qu’’il faut drainer.

Le docteur Bouchage qui la soigne ne peut plus rien pour elle. Le traitement des médecins suisses est alors très réputé. Son départ pour Baugy, près de Montreux, est fixé début mai. Katherine quitte définitivement Menton pour une ultime errance.

C’est à Fontainebleau le 9 janvier 1923 qu’elle décède, loin de la « délicieuse petite ville » qui lui rappelait tant la Nouvelle-Zélande, « le pays des nuages blancs ».

Elle venait tout juste d’avoir trente-quatre ans.

À Menton, le souvenir de Katherine Mansfield demeure présent au travers du Mémorial créé en octobre 1956 dans la villa « Isola Bella ».

Le prix littéraire bilingue de la nouvelle brève qui porte son nom, a été attribué depuis 1960 à un écrivain de langue française et à un écrivain de langue anglaise.

Après 1996, seul un écrivain néo-zélandais peut prétendre à cette distinction. En 2010, le prix Katherine Mansfield a été attribué à Ken Duncum, poète et dramaturge. Outre une bourse de 100.000 $ néo-zélandais (plus de 50.000 €), le lauréat a reçu les clés de la villa Isola Bella pour une durée de six mois.

 

   

Nouvelles écrites à Menton : Poison, Jour férié, La leçon de chant, Jeune fille, L’étranger, Miss Brill, La femme de chambre, Les filles de feu le Colonel.

Nouvelle où évolue Marie, la cuisinière d’Isola Bella : Le nid de colombes (janvier 1922 – inachevé).

 

 

article à retrouver dans sa version imprimée dans le numéro 4 de la revue Hippocampe

 

 

 

 
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