Bonne nouvelle : grâce aux primaires ouvertes
donnant aux citoyens le droit d’intervenir et de choisir, la culture
est revenue au cœur du débat politique, et l’on ne peut que s’en
réjouir, tant le travail de tous ceux qui la portent est précieux et
nécessaire pour changer la France. Le débat devrait mieux s’engager
qu’il ne l’a été dans les rues d’Avignon. Comme tous les services
publics, santé, éducation, justice, police, la culture est exsangue, et
ses protagonistes de plus en plus précarisés par l’absurde et dangereuse
logique libérale qui domine les têtes. Martine Aubry a proposé
d’augmenter de 30 à 50% le budget de la culture, posant question sur le
terrain de la crédibilité au regard de la crise des finances publiques
que la gauche va devoir traverser et résoudre. François Hollande de lui
répondre que les artistes n’attendaient pas de «promesses alimentaires»…
Et l’actuel ministre de la Culture de moquer le tout pour mieux masquer
son pitoyable échec et son impuissance notoire : selon lui, si le Parti
socialiste agite cette question de financement, c’est parce qu’il
serait incapable d’avoir des idées.
La culture et les artistes ne peuvent pas être pris en otage et le
sujet est trop grave pour être traité à la légère. Assurément, il faut
d’urgence donner plus d’argent à la culture et, précisément, parce que
nous vivons une période de crise ! Mais, face à la tempête financière
qui gronde et nous menace directement, il sera très vite impossible de
prétendre augmenter directement le budget de la culture. Est-il permis
de rappeler qu’il sera nécessaire de bâtir sur les ruines du sarkozysme
un service public de l’éducation qui réussisse contre l’échec scolaire,
de reconstruire un hôpital et une santé pour tous, financer une
décentralisation nouvelle et investisseuse, mettre de l’argent dans
l’université et la recherche et trouver en sus 45 milliards par an à
investir dans la renaissance technologique et industrielle du pays ?
Pour autant, il faut être insensible et aveugle pour affirmer que les
artistes n’ont pas de souci pour la survie de leur travail et que la
défense de l’art n’aurait pas à se soucier de ces préoccupations
(prétendument) bassement matérielles.
A force de céder aux intérêts de l’oligarchie qui nous dirige, le
ministère de la Culture est devenu le cimetière des ambitions perdues.
Il concentre son action sur les grosses institutions et industries
amies, laissant en déshérence la foule des artistes qui ne peuvent pas
vivre de leur art pourtant si nécessaire, écrasant financièrement les
collectivités locales qui assuraient l’accès à tous les publics dans les
territoires urbains et ruraux. La culture n’est aujourd’hui pensée que
comme consommation et divertissement, alors qu’elle est avant tout
affaire de production, de diffusion et d’élévation de l’esprit de tous.
Le monde de la culture est marqué dans sa chair par l’épuisement
moral et matériel des intermittents maintenus dans la précarité, pendant
que l’offre dans les territoires s’étiole et que la désertification
culturelle regagne du terrain. Le ministre nous dit : ce n’est pas une
affaire d’argent et vous posez les problèmes en termes budgétaires parce
que vous n’avez pas d’idées. Pourtant, nous en avons des idées et même
des rêves réalisables, nous apportons aussi les propositions nouvelles
pour les financer sans augmentation du budget de l’Etat.
Je propose donc une taxation culturelle sur les industries de la
culture, par des centimes prélevés sur les bénéfices publicitaires des
télévisions privées, les profits gigantesques des fournisseurs d’accès à
Internet et les produits industriels diffuseurs de culture comme ceux
d’Apple. Ces prélèvements opérés par Bercy devront être explicitement
réaffectés à la création artistique et à sa diffusion sur les
territoires. Ce financement inédit, moderne et juste témoigne d’une
vision responsable et généreuse, face à une économie qui doit participer
à la création dont elle fait ses profits.
Je propose la création de coopératives d’artistes, associant la
population à la création, et les élus à la diffusion, développées sur
tout le territoire, à partir des initiatives existant sur le terrain,
comme nouvelle étape de la décentralisation culturelle, car un pays qui
se rebâtit est un pays qui mise sur ses créateurs et les encourage.
Je propose l’instauration d’un prix unique de la culture, à l’image
du prix unique du livre en 1981, déployé, dans tous les établissements
publics, afin de renouer avec les intuitions fondatrices des pionniers
de la décentralisation culturelle : si la culture est un service public,
comme l’eau, le gaz ou l’électricité, il est nécessaire que son coût
reste modeste, donc accessible, comme cela se passe lorsqu’on va à la
piscine ou à la patinoire municipale. En clair, pour les institutions
culturelles publiques (théâtre, danse, musée, expos…), dans tous les
cas, une entrée inférieure à 10 euros.
La relance et la généralisation du projet des «Arts à l’école», de la
maternelle à l’université. Pour réussir l’intégration de l’art et de la
culture dans l’éducation nationale, nous mettrons en place de
véritables binômes artistes-enseignants qui travailleront ensemble, à
l’année, dans chaque établissement.
Enfin, la construction d’un véritable parcours professionnel pour les
artistes de toutes disciplines. Nous devons en effet avoir le courage
de régler la crise (continue) de l’intermittence. Des dizaines de
milliers d’intermittents sont sortis du système (une sorte de
licenciement de masse invisible), et il s’agit, dans notre société qui a
besoin de création, de redéfinir le statut de l’artiste en préservant
l’esprit de l’intermittence : ils doivent pouvoir alterner des phases
d’activité de production, de gestation, de réflexion et de recherche.
Il est donc urgent d’ouvrir le débat, avec l’ensemble des
protagonistes, en posant un certain nombre de questions cruciales :
comment continuer à développer l’incroyable énergie que l’intermittence a
su développer pendant de nombreuses années, avant la crise de 2003 ?
Comment préserver et retrouver cette liberté, unique au monde, qui a su
placer les artisans de la culture au cœur des enjeux de notre société ?
Dans le contexte actuel, cet esprit de liberté au service d’une mission
publique et citoyenne doit maintenant trouver d’autres règles et
d’autres formes. A nous de les construire ensemble.