Je revois la tête de Georges
Bataille mangeant seul au Tiburce, rue du Dragon, il sort des Éditions de
Minuit où il dirige Critique, il marche vite pour un homme dont l’écriture est
lentement violente, il entre dans le restaurant, s’assied toujours à la même
place près de la fenêtre, attend un peu et sa tête mange. Là, mangeant, le haut
de sa tête est immobile sous les cheveux gris-blanc lissés, vaste front, nez
long et fort, regard sans aucune couleur, de chien guettant sa pitance sous les
sourcils très arqués. Mais mâchoire. Mais maxillaires gros encadrant mâchoire
au travail, puissante mâchoire de carnassier broyant la viande, menton carré,
essuyé souvent de la serviette, – à propos je remarque que le mangeur délaisse
à plusieurs reprises la serviette du restaurant pour s’essuyer avec sa propre
pochette, linge très blanc, luisant, de culte ou de sacristie.
Puis il absorbe le vin rouge de
la carafe rapportée pleine plusieurs fois au cours du repas.
Georges Bataille mangeant. Meurtre
méditatif. Mâchoire dans tête de Georges Bataille mangeant, dévorant seul à sa
table étroite, costume gris, cravate gris argenté, serviette affairée, relayée
par pochette blanche, de curé, de suffragant. Teint rose, maxillaires rouges,
tête immobile à mâchoire farouche. Du costume gris comme le costume d’un prêtre
ou d’un médecin ancien, ou du bibliothécaire qu’il est aussi, sortent deux
mains rouges de garçon boucher. Tout cela dans un stupéfiant silence, où seuls
le broiement des mâchoires et l’écrasement de la viande coupée et écrasée s’entendent. (...)
In Jacques Chessex,
« Georges Bataille au Tiburce », Les
Têtes, portraits, Paris, Grasset, 2003.