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Cheminer
dans les livres
Par Gwilherm Perthuis
Muriel Pic, Les
Désordres de la bibliothèque, Trézélan, Filigranes éditions, 2010,
71
pages, 25 euros.
Professeur de littérature à
l’université de Neuchâtel en Suisse, Muriel Pic est spécialiste du montage littéraire
et plus particulièrement de l’œuvre de W. G. Sebald, auquel elle consacra
récemment un essai intitulé W. G. Sebald
– L’image papillon (Presses du réel, 2011). Passionnée par les liens entre
les textes, par les emboîtements de plusieurs ouvrages, ou par la difficile
définition de la figure du lecteur, elle met en scène les aspects fictionnels
de l’espace où sont rangés les livres, dans Les
Désordres de la bibliothèque. Le recueil magnifiquement imprimé est
décomposé en deux parties : un ensemble d’une vingtaine de doubles pages,
véritables photomontages de vues de bibliothèques privées ou publiques, puis un
essai centré sur une photographie de William Henry Fox Talbot, publiée en 1844
dans The Pencil of Nature, première
représentation photographique de bibliothèque éditée.
Le texte préliminaire de
Christian Prigent explore les liens entre la représentation d’une bibliothèque
et la personnalité qui l’a construite. Il note que la bibliothèque n’est pas
une simple accumulation de livres, mais qu’elle constitue souvent « le
film d’une aventure ». Prigent compare les différentes images rassemblées
à des photogrammes isolés, qui sont autant d’indices éclatés d’un portrait
littéraire fictif. Les bibliothèques photographiées par Muriel Pic ne sont pas
restituées dans leur globalité, mais composées dans chaque cas comme un blason
médiéval (par mise en relations de détails isolés). Le montage final révèle des
informations sur le lecteur, sur ce qu’il lit, sur ce qui caractérise son
identité. Le type de livres, leurs formes, leurs couleurs, leur manière d’être
rangés produisent également des univers plastiques très différents d’un lecteur
à l’autre. La liste dressée en fin d’ouvrage, en guise de remerciements, incite
à tenter de mettre en relation les noms et les montages... L’homme n’est pas
« habillé de livres » comme dans le portrait de bibliothécaire
d’Arcimboldo, où les livres représentent littéralement l’individu, mais
l’accumulation d’objets peut signifier l’espace mental dans lequel il évolue.
Dans son essai « La biblioteca obscura de W.H.F.
Talbot », Muriel Pic aborde les problématiques soulevées plus haut à
travers le prisme d’un exemple historique très intéressant mais peu connu. Le
livre de Talbot rassemblait 24 calotypes accompagnés de textes les commentant.
La planche VIII intitulée « Scène dans une bibliothèque » montre deux
rangées de livres superposées dont les dos sont illisibles. Le commentaire ne
donne pas d’explication précise sur la photographie, mais introduit une fiction
où des rayons ultraviolets permettraient de regarder ce qui se déroule dans une
chambre obscure. Talbot joue sur le double sens de camera obscura, pour brouiller les pistes entre la chambre de
l’appareil photographique et l’obscurité supposée du lieu de la narration. Le
fragment de bibliothèque s’inscrit dans l’histoire du roman noir où la
bibliothèque joue un rôle déterminant, et dont l’archétype Le Château d’Otrante d’Horace Walpole (1764). Ce dernier annonce à
son lecteur qu’il a découvert dans une bibliothèque l’histoire qu’il s’apprête
à raconter. C’est dans cette atmosphère gothique que la photographie prend
naissance, d’emblée attachée à la fiction littéraire, au fantastique, au roman
noir, au crime, à l’énigme... Et la bibliothèque est une des clefs déterminante
de l’invention de cette relation. Muriel Pic rappelle que la
« bibliothèque est un atlas fantastique qui suscite des tracés et des
déplacements divers », une sorte de labyrinthe favorisant l’intertexte et
les chevauchements entre les livres. Celui de Talbot met en scène le nouveau
rapport entre texte et image induit par l’invention de la photographie et
invente de nouvelles connexions. Botaniste et philologue, il cherche à
démontrer que les traces du passé peuvent permettre de déterminer l’avenir, et
prouve que la photographie, ce qui a été, a « valeur de présage ».
Les énigmes de Talbot constituent un magnifique écho intellectuel aux montages
iconographiques de bibliothèques. Les chemins tracés dans cette publication de
belle facture, bien supervisée par les éditions Filigranes, rejoignent les
carrefours où se rencontrent déjà Jorge Luis Borges ou Aby Warburg.
Note de lecture à retrouver dans le n° 6 de la revue Hippocampe.
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