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CRITIQUE | Vies d'Albrecht Altdorfer - Paul Louis Rossi - Bayard - 2009 Version imprimable Adresse mail

Portrait en mosaïque d’une réalité artistique germanique

 

altdorfer_stgeorgesmini.jpgL’affirmation de l’identité artistique et de l’individu dans sa création est particulièrement marquante dans les territoires germaniques au début du XVIe siècle. Cela passe principalement par l’invention d’un vocabulaire plastique ou de motifs iconographiques originaux qui doivent porter des thèmes traditionnels catholiques, ou repose sur des thèmes valorisant l’actualité religieuse, politique et sociale et les troubles marquant le premier tiers du siècle. Dans le premier cas, il pourrait s’agir d’une représentation de St Georges tuant le dragon dans une forêt dense et omniprésente dans laquelle le sujet est relégué au rang de motif très secondaire. Pour le second, citons les représentations de fous qui émergent vers 1520 en particulier en gravure et qui sont souvent accompagnés de jeunes femmes dans des positions suggestives. La raison et l’échelle des valeurs sont bouleversées. L’imagerie populaire et élitiste subit de radicales modifications. Tout en étant soumise à des influences extérieures venues de région très différentes comme l’Italie du Nord par exemple, tous les grands artistes allemands ayant voyagés en suivant le Danube vers l’Autriche et ayant souvent fait un détour par Venise.

Dans ses Vies d’Albrecht Altdorfer, publié il y a quelques mois chez Bayard, Paul Louis Rossi dresse une sorte de portrait éclaté de cette période déterminante de l’histoire, une immense mosaïque fixant les enjeux politiques, religieux, artistiques du XVIe siècle, en prenant comme fil conducteur le parcours du peintre originaire de Regensburg (Ratisbonne) Albrecht Altdorfer. La fresque est lacunaire mais elle embrasse également une réalité excrément vaste et permet de mesurer les spécificités de la vallée du Danube, le contexte spécifique du siège des Electeurs de Saxe (Wittenberg) avec l’influence de Martin Luther, ou la densité d’invention artistique propre à Nuremberg dans le sillage du maître Albrecht Dürer. Le livre ne mène pas le lecteur dans un parcours chronologique ou thématique régulier et linéaire mais opère volontairement et très régulièrement des ruptures qui permettent de passer d’un chapitre biographique centré sur Altdorfer à un focus sur les liens et oppositions entre Thomas Münzer et Martin Luther dans le contexte d’expansion de la Réforme protestante, en passant par l’évocation trop brève des artistes nurembergeois contraints à l’exil pour la nature de leurs œuvres et leur mauvaise conduite (les frères Beham et Georg Pencz)… Les chapitres sont courts (une dizaine de pages) et rythment ainsi le livre pour faire émerger une situation complexe par petites touches, sans jamais rentrer dans les détails, mais en insistant sur les points essentiels qui caractérisent ce moment artistique très vivace marqué par la guerre des paysans et les querelles confessionnelles. Le développement de la gravure a d’ailleurs permis une diffusion très rapide et à grande échelle d’idées, de motifs, de caricatures, de prises de position. L’estampe permet de communiquer en quelques heures un même propos à des milliers d’individus.

Dans le cadre de ce livre, le médium estampe est important même si il n’est pas étudié pour lui-même en tant que mass-média.  La diffusion des modèles formels qui permettent de rapprocher les petits cubes de la mosaïque envisagée reposent en partie sur ce changement radical de l’échelle de la diffusion. L’ouvrage de Paul Louis Rossi s’impose davantage comme une première approche de sujets très complexes et comme une excellente entrée en matière pour étudier plus en détails des aspects de ce contexte dans lequel Altdorfer évolue. Les repères et références citées par l’auteur renvoient à des problématiques ou thématiques seulement passées en revues et éclairées par des histoires anecdotiques dans le livre. L’auteur construit de solides bases pour amener son lecteur à découvrir davantage. Par exemple sur les liens complexes entre Luther, Cranach et Frédéric le Sage, ou sur le parcours étrange du lansquenest suisse Urs Graf, ou encore sur le statut des gravures érotiques de Barthel Beham…  L’écriture de Rossi est agréable, efficace pour valoriser les enjeux du livre, mais aussi nourrie par de nombreuses citations de textes de l’époque qui dynamise la réflexion et la rende plus vivante. L’auteur incorpore également des souvenirs personnels ou sa propre expérience de la peinture en rapportant par exemple sa visite au Kuferstichkabinett de Bâle (cabinet des estampes du Kunstmuseum) durant laquelle il put consulter les dessins à la plume et gravures d’Urs Graf. Il présente les notes prises à Bâle et en particulier des descriptions sommaires qui n’apportent pas grand-chose à la réflexion.

Les Vies d’Albrecht Altdorfer s’impose donc comme un livre pertinent dont la lecture permet de faire émerger une géographie de la situation artistique et culturelle au début du XVIe siècle en Allemagne et de poser les grands enjeux. Les publications accessibles en français concernant ce domaine sont assez rares et il convient de souligner l’intérêt de celle de Rossi. Nous regrettons toutefois de parfois de devoir rester sur notre fin. Souhaitons que l’auteur puisse dans de prochains livres se saisir d’enjeux majeurs pour rebondir et creuser certaines questions…

 

GP

 

altrossi.jpgPierre Louis Rossi

Vies d'Albrecht Altdorfer peintre mystérieux du Danube

Paris, Bayard, 2009, 186 pages, 20 € 50 

 

 

 

 

 

 

 

 
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