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CRITIQUE | exposition Finoglio | scénographie Fleischer | Lille Version imprimable Adresse mail

armida finoglio.jpgTravelling de peinture

 

Le directeur du Musée des Beaux-arts de Lille, Alain Tapié, a confié à l’artiste et cinéaste contemporain Alain Fleischer la scénographie d’une exposition exceptionnelle consacrée à un cycle réalisé par le peintre baroque napolitain Paolo Finoglio (1590 – 1645). Le projet d’exposition a dès le départ été pensée comme l’intervention d’un artiste vivant pour mettre en espace un ensemble d’œuvres picturales réalisées d’après une œuvre littéraire du Tasse. L’accrochage en place jusqu’au 29 août 2010 (exposition prolongée) regroupe pour la première fois en France les 10 peintures sur toiles réalisées par Finoglio sur le thème de La Jérusalem délivrée (vers 1642-1645) dont l’histoire est tirée du récit du Tasse (1582). Les strates de narration se superposent donc : l’auteur de la Renaissance relate des exploits chevaleresques et des passions amoureuses de héros censés se dérouler pendant la première croisade, le peintre napolitain établit une sélection et met en image dix scènes dans des perspectives et avec un vocabulaire baroque, tandis que Alain Fleischer tente, avec les moyens contemporains de la mise en scène d’exposition, de redonner une dynamique à ce cycle sorti de son contexte premier.

La Jérusalem délivrée est un programme peu connu de Finoglio et jusqu’à tout récemment son œuvre était mal compris et très peu étudié. L’ensemble commandé par le comte Giangirolmo Acquaviva d’Aragon pour le salon de son château local de Conversano (dans les Pouilles) a pourtant profondément marqué le royaume de Naples. Le commanditaire souhaitait valoriser les vertus du combat et de la foi. Le très beau et pertinent catalogue qui accompagne l’exposition relate un épisode qui aurait pu être nuisible pour la conservation de ce cycle remarquable : une vente aux enchère prévue en 1978 qui aurait pu disperser les toiles. Par chance, la ville de Conversano pu réunir les fonds nécessaires pour racheter l’ensemble des œuvres et les accrocher de nouveau dans le lieu original qui les avait abritées. Les essais structurant la publication sont scandés par des focus consacrés à chaque œuvre et composés d’une couverture photographique de grande qualité ainsi que d’un extrait du texte du Tasse. Cette documentation couvre parfaitement l’ensemble et devient la plus importante sur le sujet en langue française, même si la monographie de 2000 en italien Paolo Fonoglio e il suo tempo demeure la référence la plus complète.

Mais l’exposition réserve les plus belles surprises. Concentrés dans une salle bénéficiant d’un magnifique éclairage zénithal, les toiles vibrent et révèlent pleinement leur dimension baroque. Le travail très précis et relativement linéaire est lisible dans la grande salle lilloise. Ce caractère dessiné rentre en relation avec une description plastique plus mouvante et animée dont l’articulation est à repérer dans le traitement des drapés particulièrement noués, les jeux de clairs-obscurs hérités du Caravage mais très bien repensés, et des oppositions théâtrales de groupes de personnages dans un rythme binaire confrontant un groupe éclairé de manière très artificielle et groupe dans la pénombre souvent mêlé à la végétation. Les diagonales et les échelonnements de plans dans une perspective décentrée caractérisent l’organisation spatiale des ces tableaux.

accrochage finoglio.jpgLa lecture de l’exposition exclusivement centrée sur ce cycle est attachée à la qualité de la scénographie pensée par le plasticien Alain Fleischer. Le directeur du Fresnoy-Studio national des arts contemporains n’en est pas à sa première collaboration avec un musée en qualité de metteur en scène d’exposition. Le Centre Pompidou, par exemple, lui avait passé commande d’un travail sur la monstration de ses collections en lui demandant de filmer deux accrochages différents d’une même sélection d’œuvres afin de mettre en évidence l’importance des choix, et du fait que l’interprétation ou la perception des œuvres découle de leur monstration. Pour le projet Finoglio, dont Fleischer disait ne rien connaître avant de travailler pour l’exposition, il est parti plusieurs semaines dans les Pouilles pour voir les œuvres dans leurs lieux et comprendre l’artiste dans l’espace. Il a également beaucoup filmé et a commencé à imaginer la mise en espace des peintures par un travail vidéo. L’image en mouvement permettant de fixer les idées sur la manière d’exposer les images arrêtées du XVIIe siècle remarquables pour leurs dynamiques très marquées. Fleischer a du concilier deux lectures narratives du cycle : conserver l’histoire propre à chaque tableau en l’isolant en quelque sorte pour la valoriser, tout en créant des liens entre les châssis pour maintenir la dramaturgie qui se tisse d’œuvre en œuvre. Le geste scénographique choisit pour le musée de Lille est une grande diagonale qui coupe la salle cubique couronnée par une verrière. Les tableaux sont donc disposés dans une forme linéaire adaptée aux concepts et au vocabulaire de la peinture baroque qui met en avant la diagonale, l’étagement des plans, l’enfoncement dans la profondeur du sujet, des jeux scéniques s’apparentant à ceux de la profondeur du cadre théâtral. Le parcours doit rappeler au spectateur le texte de référence tout en lui permettant de prendre la mesure sensorielle de la mise en image de ce texte. C'est-à-dire insister sur les caractères plastiques ou chromatiques et sur le nécessaire déplacement qu’engendre une telle œuvre. La diagonale de tableaux alterne d’ailleurs les faces peintes et les revers de toiles, ce qui instaure une forme de linéarité interrompue et conduit le regardeur à tourner autour de la ligne de peintures, l’oblige à faire des allers-retours, à créer d’autres rapprochements que ceux proposés dans le parcours tracé. Ce dispositif pensé grâce au cinéma a quelque chose de très cinématographique et oriente très clairement le regard sur l’ensemble de Paolo Finoglio. Cette disposition diagonale renvoie ainsi à l’un des gestes cinématographiques les plus anciens et lisibles : le travelling.

Nous pourrions nous demander si l’intrusion du scénographe n’est pas trop lisible et importante au détriment de l’œuvre du peintre napolitain. De nature temporaire, elle apparaît comme remarquable car susceptible de faire prendre conscience d’aspects de l’œuvre de l’artiste du XVIIe siècle que nous n’aurions pas pu voir émerger dans son cadre d’origine. Par ailleurs, il s’agit d’une manière assez convaincante de valoriser le travail d’un artiste peu connu et a fortiori peu recherché grâce à un travail sur la présentation qui pose des questions et suscite des réactions, implique véritablement le spectateur dans ce qu’il regarde. Un dispositif l’amenant vraiment à prendre part et à prendre position dans la réflexion sur ce qu’il voit.

GP

 

 

finoglio cou cat.jpgExposition prolongée jusqu'au 29 août 2010 | Musée des Beaux-arts de Lille

Catalogue de l'exposition Paolo Domenico Finoglio, La Jérusalem délivrée, Somogy éditions d'art, 79 pages, 19 euros.

 

 

 

 

 

 

 
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